Tournoi de Grande-Grâce · L'arrivée du Roi

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Annoncé par bruine et bourrasques, le jeune souverain du plus grand et peuplé des royaumes de Westeros a marqué son arrivée avec insistance. Dans les jours qui précédèrent la venue de l’auguste souverain, des hérauts d’armes annonçaient en tout lieu l’événement, par des discours tonitruants et des exagérés qui faisaient entrevoir toute la vanité du jeune homme.

De lieues en lieues, des tentes et des bicoques s’étendaient. Les plaines défrichées de Grande-Grâce étaient coutumières des grandes réunions, et un terrain d’exercice gigantesque avait été aménagé par les soins de Monfryd Storm ; mais le nombre des nobles et des petites gens était tel que le camp perdait toute proportion, dévalait de la plaine et de son herbe verdoyante pour s’étaler jusqu’aux lisières des sous-bois, aux berges de l’Oeildieu et aux portes mêmes de l’arrogante forteresse, dont les cinq tours veillaient avec morgue sur la masse énorme des sujets du Roi. On trouvait dans les villages, les clairières isolées, les forêts basses et les auberges bondées, une masse de gens sans cesse grandissante, venues voir le visage du Roi mais aussi celui des seigneurs du Conflans.

Des vingt plus grandes maisons de la région, il ne manquait pas un des chefs ; les plus puissants et renommés des Seigneurs Riverains avaient tous leur espace réservé, serrés autour de la forteresse dans des pavillons hauts et colorés, affichant avec fierté leurs couleurs et celles de leurs proches bannerets. Sans conteste les suites les plus grandes furent celles réservées aux factions dites « loyaliste » dont l’entrée fut remarquée, mais les autres coteries ne furent point négligées, et il semblait de toute manière au goût du jour d’enterrer les vieilles querelles. Les quelques ennemis de longue dates furent disposés en des lieux éloignés, et plus d’un millier d’hommes étaient de toute manière déployés dans les alentours.

Autour du champ de tournoi lui-même, la garde d’élite du Gouverneur du Conflans surveillait les imposantes lices. Les pavillons et suites des nobles étaient discrètement patrouillés par des chevaliers de Grande-Grâce et des membres des garnisons, souvent des Riverains eux-même, afin de ne pas froisser l’égo des querelleurs seigneurs. Autour du champ du tournoi et dans les environs, c’étaient des dizaines et des dizaines de sergents d’armes qui faisaient rondes et inspections, suivis de tout ce que le château comptait de soudards, bleusaille et valets d’armes. Enfin, les Foires d’Automne installées à deux lieues au nord de la lice elle-même étaient à la charge exclusive des forces de la maison Lychester, dont c’étaient les terres – mais la centaine d’hommes que Monfryd Storm s’était résolu à faire caserner dans l’Hôtel Marchand (seul bâtiment en dure du terrain de foire) s’occupaient au final de la gestion des lieux.

Le Roi, lui, arrivait, selon les rumeurs, avec près de deux milliers des plus farouches des gens de l’Orage, des baroudeurs, des guerriers d’élite, des colosses et des rudes gaillards, tous bardés d’acier de la tête aux pieds, vétérans de dix batailles chacun, accompagnés de près de six cent chevaliers en armure de plate avec des destriers robustes comme des aurochs.

Si on peut sans doute imputer ces racontars aux petites gens peureux, ceux qui se plaisaient de la domination Orageoise et redoutaient les terribles pillards Fers-Nés dont on prophétisait régulièrement la venue, leur déconvenue fut sans doute aussi grande que celle des grands seigneurs de la coterie loyaliste. On dit que, voyant entrer depuis la muraille les forces que le Roi de l’Orage amenait en garnison, Monfryd Storm lui-même, un roc sans émotions, blêmit et resta sans mots pendant une dizaine de secondes.

C’était sa génération qui marchait avec le Sire d’Accalmie ; une bleusaille cuirassée, certes, mais qui n’avait pas vu de bataille de sa vie, et sans doute pas la plus petite escarmouche. Deux mille hommes aux visages glabres et à la dégaine de petite frappe, marchant le sourire aux lèvres et frimant à la vue de la moindre pucelle, se prenant pour les héros d’un conte héroïque – ou peut être d’un poème grivois.

Malgré les attentes bouleversées quant à la venue d’une armée, l’ivresse et l’euphorie étaient à son comble, et tandis que la garnison aménageait avec empressement une voie de passage pour le souverain, qui, à la tête d’une centaine de chevaliers et bannerets parmi la fine fleur de la noblesse Orageoise, les élites comme le peuple s’inclinaient sur le passage du Roi, jaugeant d’un coin de l’oeil la figure du jeune Arrec Ier Durrandon. La populace, d’ordinaire criarde et moqueuse, adoptait avec emphase l’exemple de ses grands nobles, qui jugeaient avec morgue le puissant seigneur qui les dominait. Une foule de plusieurs milliers de gens regardait, figée, avec très peu de bruit, le passage de ce cortège de nobles insouciants. Nul part dans la suite du Roi de l’Orage l’on apercevait les légendes de l’ost d’Accalmie ; Ser “Feu du Ciel” Manfred Morrigen, plus fine lame de l’Orage et Maître d’Armes d’Accalmie ; le Sire de Séréna, Lyonel Caron l’Invaincu, défenseur de quinze sièges et gagnant de vingt batailles ; Guilherm Swann, Sire de Pierreheaume et Protecteur de la Garde Rouge, ses enfants, les réputés Arghan, Ehouarn et Kaelig Swann ; Ser Aemon le Renégat, chevalier d’Accalmie ; Sire Flynn de Torth, l’Etoile du Soir de la Vesprée et chef mercenaire redouté ; le cortège des grands héros, fantomatiques, n’existait que dans les murmures désemparés du petit peuple déçu, qui pleurait l’absence de ses grands héros.

Seul le brocart violet et l’étendard frappé d’un éclair mauve du gagnant de plusieurs tournois fameux, Anton Dondarrion, Sire de Havrenoir et Connétable du Roi, ainsi que le sourire gêné et la démarche altière de Garon Connington, Sire de la Griffonnière et Bouclier du Roi, furent reconnus par la foule ; mais les deux jeunes hommes qui n’avaient pas moins de vingt cinq ans brillaient plus par la propagande de quelques bardes flatteurs que par leurs exploits, bien moindre comparés à ceux des illustres personnages dont la présence manquait.

En tête de cette compagnie de jouvenceaux prétentieux et de bannerets dont la solennité martiale peinait à être prise au sérieux, le souverain était là, chevauchant un destrier magnifique. Vêtu à la manière d’un chevalier de haut rang, il ne portait ni couronne ni autours royaux. Son teint était bronzé, marqué par la récente campagne livré dans les terres brûlantes du Bief ; ses yeux bleus sont sombres et expressifs, mais expriment clairement, par leur air amusé et vivotant, le manque de maturité du personnage ; ses cheveux noirs sombres sont jetés négligemment sur ses épaules, mais soignés et dotés de tout l’éclat d’un noble. « Voilà le visage d’un aventurier et pas d’un Roi » pouvaient se dire tous ceux qui croisaient son regard.

Mais quelque chose dans la posture, dans la carrure, sans nier ce portrait peu flatteur d’un seigneur trop jeune et trop léger, imposaient un contraste. Haut de six pieds et demi, sa carrure est puissante, et si ses poignes ne sont pas celles de ces comme on en trouve dans certaines armées, elles paraissent aptes à porter sans problème les plus lourds marteaux. Son armure, sans être inutilement ornée ou colorée, était un ouvrage réalisé avec finesse, lourd et résistant sans être trop encombrant, et dont le poids évident soulignait la complexion du jeune homme. Au travers de son dos pendait une épée à deux mains gigantesques ; si les guerriers aguerris trouvaient l’initiative ridicules, car il est improbable de parvenir à dégainer rapidement une arme ainsi placée, cela faisait son effet sur la populace et même quelques cadets de grande famille.

Après quelques gestes à la foule, qui, passait son mutisme des premiers instants, saluait avec joie l’arrivée des Orageois, qui signifiait également le lancement du tournoi, Arrec Ier et ses gens se dirigèrent vers le champ des joutes. Là, une estrade confortable avait été réalisée par les artisans de Grande-Grâce, sensée accueillir le Roi et ses familiers, tandis que deux gradins non moins confortables, et de dimensions gigantesques, étaient situés en vis à vis de la loge royale, pour accueillir la noblesse du royaume. Chacune des trente plus grandes familles avaient même des sièges décorés des insignes de leurs maisons, et là encore, Monfryd Storm, témoignant de sa familiarité des affaires Riveraines, avait agencé avec soin l’espace pour écarter les familles les plus querelleuses les unes des autres.

Les gens de l’Orage se répartirent sur la lice, tandis que le Roi, sans attendre, se dirigeait vers sa place, suivi d’une douzaine de chevaliers et proches conseillers, dont les seigneurs Connington et Dondarrion. Le reste, solennellement, se disposait en contrebas, tandis que les hérauts d’armes de la matinée invitaient désormais seigneurs et populace à s’assembler autour de la tribune royale.

En moins d’une demie-heure, et alors que Monfryd Storm discutait de manière agitée avec son Roi, qui ne semblait pas se départir de son sourire plein d’assurance, la noblesse et le peuple se trouvaient rassemblée. L’élite siégeait sans angoisse sur les gradins qui lui étaient réservés, mais les suites – chevaliers, hommes-liges, petits bannerets - s’éparpillaient autour des édifices de bois, repoussant sans ménagement les petites gens, et engendrant disputes et invectives.La populace ne s’en pressait pas moins par centaines et par milliers autour de l’espace aménagé ainsi ; mais des clôtures de bois, tentes de compétiteurs, écuries et autres édifices, gardés par des gens d’armes de Grande-Grâce, imposaient un certain calme.

Alors que la foule amassée s’impatientaient, des hérauts d’armes à cheval se dispersèrent aux quatre coins du champ, pour relayer le discours du Roi.

Celui-ci s’avança, désormais revêtu d’un tabard aux couleurs de sa maison, et ayant délaissé son espadon, avait tout de même une lame ouvragée à la ceinture. Toujours pas de couronne cependant, mais vu ainsi depuis sa position haute, il paraissait presque que le début de barbe qu’il arborait avait quelque chose de celle noir sombre et foisonnante de son père Arlan IV. Sa carrure grandit et son regard moins naïf, il passait pour un souverain plus digne qu’une heure auparavant. Le soleil couchant colorait de quelques teintes orangées la grisaille qui avait tenu toute la journée. Le silence attentif dans lequel patientait la foule, la présence d’hommes en armes à chaque endroit où le regard pouvait se porter, chargeait l’atmosphère d’un mirage brutal de grandeur.

Le Roi prit la parole ; son timbre était jeune, clair et limpide quoique manquant de la profondeur qui caractérise la voix qu’on atteint d’un noble – mais puissante, sa voix frappait aux portes de la forteresse à une lieue, et on l’entendait aussi sûrement que si l’on avait été à ses cotés.

Gens du Conflans, sujets d’Accalmie et Seigneurs Riverains, ce jour est un jour de grâce. C’est le torse bombé et l’épée à peine lavée du sang de nombreux ennemis que votre seigneur se présente à vous, ayant remporté trois victoires triomphales sur le Roi du Bief. Les Jardiniers, suite à leur cuisante défaite, ont cédé à notre royaume de vastes terres : la ville de Chutebourg, les places-fortes de Culbute, Herbeval, Willum et Brousse, les domaines de la Clairière de Risley et des Sources de la Mander. Le Royaume de l’Orage et du Conflans sort enorgueillit de cette nouvelle victoire, et c’est pour célébrer cet exploit avec mes bons et loyaux sujets du Trident et des Conflans que je fais donner ce tournoi.

Des collines de l’Ouest au marais du Neck, des contreforts des Montagnes de la Lune aux sources de la Néra, dans ces terres fertiles où vit une farouche population de Riverains, il n’est d’endroit qui ne profitera des fastes de la victoire et de la bonté de mon règne encore jeune. J’annonce, pour célébrer les exploits de mes guerriers et mon éclatant succès, une dispense d’impôts royaux – gabelle, taille, corvée et toutes autres redevances dues à votre souverain sont donc annulés.

Un vivat parcours la foule, et le souverain, s’interrompant un instant, laisse le Gouverneur lui chuchoter quelque chose à l’oreille. Dans les tribunes réservées aux nobles, on discute avec agitation des concessions faites par les seigneurs du Bief ; les plus renseignés notent avec ironie que les territoires ainsi gagnés correspondent peu ou prou à ce qui avait été perdu dans la dernière guerre, il y a moins de dix ans.

Arrec reprend la parole, toujours aussi confiant, mais l’air plus crispé.

Bien évidemment, les taxes d’hiver et les redevances en grain ne sont pas concernés par cette mesure, car nous ne saurions amputer le royaume de ses réserves.

J’amène avec moi deux mille hommes braves et fidèles qui renouvelleront la garnison de Grande-Grâce, et sauront, sous l’oeil vigilant de mon fidèle serviteur lord Monfryd, veiller sur vos terres contre toutes incursions. Certains sont de mon âge, mais compensent par l’audace et la bravoure ce que l’expérience ne leur confère pas ; et je compte sur mes fidèles bannerets du Conflans pour participer à la formation aux armes de mes gens.

J’entends depuis mon arrivée de nombreuses rumeurs au sujet de projets d’invasions, mais je tiens à dissiper ce genre de racontars qui ne plaisent qu’à la lie et à la racaille – nul ne serait assez fou pour attaquer notre royaume et ses valeureux guerriers. Les Fers-Nés sont un peuple de marins, plus ivrognes que pillards à ce qu’on nous dit, et ils ne peuvent attaquer nos côtes sans alliés. Hors, je ne doute de la loyauté d’aucun de mes braves seigneurs, car malgré les différends qui vous opposèrent à mon père, de l’eau a coulé dans les rivières, et je m’apprête à vous faire preuve de ma générosité et de ma valeur, en participant moi même au tournoi, et en accordant des trésors et des cadeaux sans pareil aux vainqueurs des différentes épreuves.

Cinq événements sont prévus afin de contenter tous ceux de mes sujets à s’être présentés à nous.

D’abord, un grand banquet sera organisé demain dans le hall de Grande-Grâce, et y seront conviés toute l’élite du royaume. Petites gens et serviteurs se verront distribuer viande et boissons à l’extérieur, et le champ de foire sera ouvert dès la nuit pour échoppes, colporteurs et marchands.

La première épreuve sera une compétition d’archerie. Les plus adroits et les plus fins des archers seront sélectionnés par des épreuves éliminatoires, puis pourront concourir dans quelques exercices de précision, de mouvement, de vitesse et de prise de risque. La récompense pour le vainqueur sera un arc long en barral et dix mille cerfs d’or.

La seconde épreuve sera une mêlée pour les plus farouches combattants, divisée en huit pelotons, et à arme contondante ou mouchetées. La récompense pour le vainqueur sera une armure du meilleur acier, une arme de mon armurerie personnelle et dix mille cerfs d’or.

La troisième épreuve sera une Charge de Courtoisie. Mes sept champions défendront l’honneur d’une dame de haut parage, dont je ne vous révèle pas encore l’identité, et auront à affronter toute équipe de sept chevaliers souhaitant ravir l’honneur de défendre la dame. Par courtoisie, ces affrontements se feront à la lance uniquement, et nulle rançon ne sera versée ; mais si d’aventure une équipe de sept champions demeure invaincue suffisamment longtemps, je lui accorderais le droit de former ma nouvelle garde d’élite.

La quatrième épreuve sera une joute classique, où seuls les chevaliers réputés et les puinés de grande famille seront admis. Chevaliers errants et épées-liges devront d’abord concourir à des épreuves de sélection, afin de déterminer si leur valeur compense leur naissance. Le deuxième meilleur jouteur recevra vingt mille cerfs d’or et une épée du plus fin acier. Les troisième et quatrième, dix mille cerfs d’or et une monture de mon écurie. Enfin, le vainqueur pourra nommer une Reine d’amour et de beauté, et recevra quarante mille cerfs d’or, ainsi qu’une armure ouvragée.