Tournoi de Grande-Grâce · Le Banquet

Le lendemain de l’arrivée du Roi, et après que le fringant jeune homme et ses compagnons aient prit leurs appartements dans la forteresse Orageoise bordant l’Oeildieu, ce fut la pluie qui s’invita à l’événement. Un ciel de limaille et une bruine délicate furent l’avant-garde de la tempête. Dans la matinée, les assauts redoublaient déjà d’ardeur, l’eau commençant à s’abattre en grosses courtes clairsemées pour amollir la résilience des convives, laissant entrapercevoir la possibilité de mener des activités malgré la pluie battante qui s’annonçait. Le midi, les malheureux à s’être rendus au terrain de foire ou en un autre lieu encaissèrent le gros de l’assaut ; des cascades de fines gouttelettes, à peine un postillon, mais qu’un reste de brise d’été tardive rendait glacé. Le ruissellement commençait à emporter des tentes dans l’après-midi, et désormais, ni les étoffes ni les laines ne protégeaient personne. L’humidité s’installait confortablement au milieu des tentes et abris réservés aux indigents mal équipés, tandis que valets et serviteurs s’épuisaient à repousser les assauts de cascades sans fin, qui cherchaient à flanquer les pavillons des grands seigneurs. Le terrain s’était transformé en boue, quelques braves renonçaient à ne pas être trempés et s’aventuraient au travers des trombes qui chutaient sur leurs têtes avec des bruits sourds.

Abattant l’égo et la pugnacité des nobles, l’orage qui s’était déclaré avait décidé chacun à se rendre à Grande-Grâce ce soir là, non tant pour le plaisir de banqueter avec le Roi que pour celui de partager un toit avec lui.

Le festin s’annonçait fameux ; on prévoyait cent onze plats, viandes en sauces, prises du jour, gibier cuit en ragoût, rôtis aux fumets savoureux, purées de légumes et confits sucrés, tourtes et soupes de poisson, crabes servis avec des épices orientales, pâté de lamproie au poivre noir. Les convives appartenant à l’une des plus riches et puissantes élites du continent allaient se régaler toute la soirée de dizaine et dizaines de plats défilant jusqu’aux lueurs de l’aube, accompagné de vins Dorniens, de crus de la Treille et de quelques nectars épicés achetés au plus fort prix à des marchands d’Essos.

Le Roi, pour le premier jour du festin, avait décidé d’une organisation conventionnelle, et siégeait au coté de Monfryd Storm et de ses proches compagnons, réservant ainsi toute l’aile haute de la tablée à l’élite Orageoise. Deux tablées gigantesques se faisaient face et occupaient la totalité du hall, du grand portail d’entrée à l’estrade de pierre où se situait la table du souverain, depuis laquelle, d’ordinaire, le Gouverneur du Conflans annonçait décisions et décrêts. On pouvait réunir dans ce hall près de six cent hommes en armes, mais l’espacement et les valets limitaient le nombre de convives à trois cent. Dans les arcades qui flanquaient de part et d’autre le grand hall, des petites tablées étaient réservées aux chevaliers, spadassins, serviteurs émérites et petits nobles, tandis qu’au centre, entre les deux tablées, les serviteurs circulaient avec plats et cruches.

Afin de ne pas trop froisser l’égo des nobles Riverains, le Roi avait fait disposer six chaises devant sa table, permettant à tout noble qui le souhaite à s’installer face au souverain et ses proches, afin de converser et dîner pour une partie de la soirée avec le souverain. Les seigneurs Nerbosc, Mallister, Tully et Vyprin, que le Roi n’avait encore jamais rencontré, avaient reçu une invitation à profiter de l’offre.

Le reste des convives étaient disposés conformément aux plans établis par le maître de banquet, mais tous avaient le loisir de se déplacer pour partager la tablée d’un ami ou d’une connaissance, et toute la nuit durant, on verrait de grands nobles se déplacer d’un bout à l’autre de la table pour échanger quelques mots, faire une plaisanterie ou s’enquérir de l’état de santé d’un vieil ami.

Avec le Roi dînaient, à sa droite : Anton Dondarrion, Garon Connington, Barron Connington, frère de Garon, Corenna Dondarrion, sœur d’Anton Et à sa gauche : Ormund Durrandon, le jeune frère du Roi dont la présence n’avait pas été annoncée ; Monfryd Storm ; Ser Andros Estremont, ami proche de lord Monfryd et frère du Sire de Vertepierre ; Ravella Wylde, fiancée d’Ormund.

Quiconque souhaitait faire la rencontre de ces grands noms de l’Orage pouvaient venir à tout moment entamer la conversation ; mais l’assemblée de courtisans, petits seigneurs et chevaliers d’Accalmie, qui était disposé autour de tables rondes de part et d’autre de la tablée du souverain, étaient une excellente source de discussion eux aussi.

Venaient ensuite les grands seigneurs du Conflans, triés par familles et disposés en amont :

Sur la tablée gauche, dans le sens descendant : Maison Lychester ; Maison Vyprin ; Maison Herpivoie ; Maison Hawick ; Maison Van ; Maison Charlton ; Maison Frey ; Maison Mallister ; Maison Quenneny ; Maison d’Alluves ; Maison Noyx ; Maison Darry

Sur la tablée droite, dans le sens descendant : Maison Vance d’Atranta ; Maison Blatane ; Maison Keath ; Maison Bracken ; Maison Beurpuits ; Maison Mouton ; Maison Tully ; Maison Piper ; Maison Bonru ; Maison Paege ; Maison Nerbosc ; Maison Chauney ; Maison Terrique ; Maison Grell ; Maison Ryger ; Maison Guèdes

Conformément à la loi de l’hospitalité, coutume très chère aux Premiers Hommes et à Monfryd Storm notamment, le Roi avait fait servir le pain et le sel à tous ses convives, puis partager le vin et la nourriture. Cette entrée en matière fort bienvenue démontra un certain sens des responsabilités, et visait à calmer les querelles ; tout noble recevant un sauf-conduit de ce genre se sait à l’abri de tout mauvais acte de son hôte, qui ne peut contrevenir aux lois de l’hospitalité, mais se voit également sommé de respecter les droits de l’occupant, et de ne pas déshonorer sa table par des querelles ou menaces.

Après un bref discours sans saveur, un verre de vin fut levé à la santé du Roi, et le banquet commença.

Alors que les dernières lueurs du crépuscule s’éteignaient, le petit monde de la noblesse, dans la chaleur du hall des Rois de l’Orage, était gagné par l’euphorie de la fête. L’argenterie et les breuvages exotiques coloraient les plats, qui, chacun garnis de petits légumes, assaisonnés aux herbes et aux épices, lâchaient de puissantes senteurs qui baignaient la pièce. La chaleur et l’alcool rendaient les joues rouges, et quelques sergents ou chevaliers commençaient déjà à tituber sous le coup des crus capiteux de la Treille. Sur la table de l’estrade, le Roi narrait avec énergie une de ses histoires de guerre, sous le regard critique de Monfryd Storm. Le jeune frère d’Arrec Ier avait quitté la table royale pour aller discuter avec Ormund Lychester, tandis que Bryn Mouton conversait avec Hoster Mallister.

Plusieurs grands personnages circulaient déjà dans la pièce, parfois suivi d’un ou deux vivats, d’une épée-lige curieuse ou d’un vieil ami. Amos d’Alluves échangea quelques mots avec Brynden Lychester, et même une plaisanterie, tandis que lord Tully, après avoir conversé quelques temps avec lord Bracken, se rendait à la tablée royale pour échanger avec le Roi, après s’être présenté gracieusement.

Petits et grands visages du Conflans se reconnaissaient pêle-mêle entre viandes en sauces et volailles rôties, mais la confusion de la fête allant bon train, on finissait par avoir du mal à distinguer cette assemblée de biens-nés de la canaille ordinaire qui, sous les arcades, dans les coursives et jusqu’à l’extérieur du château, profitait de la bonne chère servie à ses maîtres, accompagnant cela d’une ivresse de soudard.

Les flacons passaient de main en main, quelques élixirs puissants étaient amenés à table, les lords de cités puissantes amenaient des vins de Myr et de Tyrosh, et Harmond Mallister offrit à la foule trois tonneaux d’hydromels saisit à un contrebandier de la Baie, tout en recommandant à chacun d’assortir cela d’un ragoût de crabe ou lamproies.

Les mauvaises piquettes commençaient à être ouvertes, et alors que la moitié des plats avaient déjà été servis, on remarquait certaines figures violacées par l’excès, quelques épées-liges titubant ça et là, et un soudard étendu raide suscitait quelques plaisanteries entre les seigneurs Darry et Blatane.

Quelques seigneurs prenaient une bouffée d’air frais, tandis que d’autres avaient des débats agités. Des amitiés naissaient ça et là, et des vieux rivaux se regardaient parfois en silence dans l’atmosphère bruyant, jusqu’à que le sens de la fête ne les happe à nouveau vers leur assiette ou leur voisin immédiat. C’est au niveau de la tablée Mouton qu’il y avait le plus d’activité, les seigneurs Mallister et Lychester s’étant successivement amenés, tandis que les lords Tully et d’Alluves avaient chacun effectué un petit passage pour saluer les trois seigneurs.

Après avoir longuement échangé avec le Roi sur le sujet du cyvosse et sur quelques coutumes particulières d’Essos, lord Tully avait cédé la place au jeune Lucas Nerbosc, qui, accompagné de sa sœur, rencontra pour la première fois son souverain. Leurs discussions semblèrent animées et souriantes, et après quelques mots avec Monfryd Storm, qui parla plus tôt dans la soirée avec Mathos Nerbosc, oncle du Sire de Corneilla, qui a longtemps eu sa place à la Cour et à Grande-Grâce en tant que conseiller et intermédiaire de différents nobles.

Suite à cela, les jeunes seigneurs de la table royale sortirent de très bons crus importés de Quarth, et tandis qu’un chevalier invité à table racontait avec entrain une anecdote de bataille, on mobilisa bardes et conteurs pour alterner les récits héroïques. Le puissant souverain et ses proches amis commençant à être avinés, et les seigneurs réputés outres à vins étant déjà sérieusement entamés, l’ambiance se réchauffa – Ser Harys Erongué roulait déjà sous la table, Edwyn Piper était debout sur une table à chanter trois des huit Darry présents étaient en train de se battre en s’esclaffant, sous les vivats de leur père.

Les discussions entre grands nobles se poursuivaient néanmoins, et on observa avec attention un échange tendu entre Lucas Vyprin, le Sire de Brumepierre, et un Quenneny qui, en passant près du jeune seigneur, avait lâché quelques vilaines remarques – ce qui entraina d’houleuses réactions de la part de Lucas, mais aussi d’Harmond Mallister, qui prit à partie le seigneur, jusqu’à qu’Osric Frey intervienne pour calmer la situation avec froideur.

Plus loin, après la discussion ponctuée d’éclats de rires entre les seigneurs Mouton, Mallister, Lychester et Nerbosc, ce dernier eut un court échange avec lord Bracken, lequel était auparavant en train de discuter avec lord Tully. Amos d’Alluves et son frère se présentèrent au milieu de cette assemblée, et échangèrent quelques mots sardoniques avec Bryn Mouton, qui prit sur le ton de la discussion les remarques mordantes de son ancien ennemi.

Finalement, après avoir échangé gravement avec Osric Frey, Amos d’Alluves grimpa sur une table et frappa à plusieurs reprises dans son verre avec un couteau. Ce n’est pas tant le bruit produit que la scène atypique du grand seigneur plein de morgue, debout entre trois plats, qui attira instantanément le regard d’une bonne partie de la salle.

Malgré le pittoresque de la scène, le regard on ne peut plus réfléchi du Démon d’Alluves, et sa voix profonde et grave des jours de bataille, conféra beaucoup de sérieux à sa déclaration :

À l’attention de mes amis et des autres ! Sachez que je croule sous les offres de mariage, tous désirent la main de ma fille, Trystane, que la nature à gâter des meilleurs atouts visibles tant par sa beauté que son acuité ou son hardeur au combat auquel vous aurez le déplaisir d’être confronté quand viendra l’heure des joutes. Mais je ne saurai confier un joyau d’une si belle valeur, la prunelle de mes yeux, au premier seigneur venu qui n’arriverait pas à sa cheville. A la Maison d’Alluves, nous ne croyons qu’en l’honneur et la ténacité, c’est pour quoi je ne donnerai la main de ma fille qu’a un chevalier suffisamment adroit et brave pour vaincre en duel mon frère, Tytos, le plus grand guerrier a n’avoir jamais foulé le Conflans.

La déclaration choque et ébahi ; quelques seigneurs sont stupéfaits, d’autres partent d’un éclat de rire cordial, et même le roi s’esclaffe bruyamment en applaudissant, pendant que des dizaines de puînés, chevaliers et cadets commentent avec ardeur, quelques uns s’approchant même pour annoncer haut et fort leur présence.

A l’opposé de la table royale, là où les d’Alluves étaient cantonnés, les deux intéressés réagissent différemment à la proposition les concernant ; Tytos lève un sourcil broussailleux face à l’annonce, puis se lève, incertain sur les propos à tenir. Debout, vêtu d’un doublet renforcé de cuir, sans effigies ni ornementations, on sent que le fait de s’exprimer en publique le peine plus que l’idée de devoir livrer douze duels dans la semaine. Alors que certains s’attendent à une réaction, dévisageant le visage carré du soldat invincible, celui-ci finit simplement par hausser les épaules avec désintérêt et se rassoit tranquillement. Trystane, elle, fronce les sourcils gravement, se lève, la main posée sur le pommeau d’une dague – son teint altier et sa grâce se manifestant moins que son regard dur et sa carrure de guerrier. Les dames dans ce genre ne sont pas monnaies courantes, bien qu’on trouve quelques filles de noblesse formée aux armes ; mais la fierté et l’assurance manifestés par la fille du Démon engagent à penser qu’elle n’est pas qu’une simple fille à marier qui aurait bénéficié de leçons d’escrimes quelconques.

Les vivats, ovations, réprimandes, critiques et rires ayant repris, certains commentent à voix basse ou sur un ton naturel, les seigneurs de haut rang s’interpellent et échangent sur la bruyante proposition, et la réaction des d’Alluves. C’est lord Osric, situé juste à coté, qui s’avance le premier. Parmi les plus anciens nobles de la pièce, respecté de beaucoup des lords qui ont toujours connu le Sire du Pont, il se lève et s’avance avec assurance jusqu’à d’Alluves, flanqué de son fils Ryman, Maître d’Armes des Jumeaux, et d’un grand escogriffe plutôt jeune, identifié comme son bâtard, à la grâce remarquable mais dont on sent une certaine force émaner, plus subtile et moins âcre que celle de son frère ainé légitime. Les jeunes blancs-becs qui s’étaient bruyamment manifestés, les quatre fils de lord Darry, et même les plus arrogants et hautains des cadets de grande famille, qui toujours traitèrent les Frey de parvenus, font silence et tendent l’oreille.

Ah ! Voilà une bien bel offre, monseigneur d’Alluves, qui ne saurait que rendre ce tournoi plus plaisant ! La famille Frey compte parmi ses rangs des colosses dont les aptitudes martiales ont déjà été éprouvées par les couards qui les ont combattus. Mais c’est un bâtard, qui fait ma fierté au grand dam de mon épouse, qui concourra pour votre fille ! Nul doute que celui-ci brillera dans l’adversité pour un duel des plus mémorable !

Les acclamations redoublent, l’exercice confirmé, et ceux qui ironisaient de la situation tournent désormais le regard vers l’improbable scène. L’un des seigneurs les plus respectés de la région ayant prit part au jeu, c’est désormais le jeune Sire de Salvemer qui bouscule deux Darry pour se présenter, et qui, avec fierté, annonce :

Messire D’Alluves. Ce serait un honneur de relever ce défi. Mais une action vaut mieux que des mots. Donnez moi la date et ce sera fait.

Seigneur d’Alluves ! Bien que j’estime moi-même grandement les capacités guerrières de votre frère Tytos, il me semble que la main de votre fille est d’ores et déjà acquise à mon neveu Darrin si nous nous fions uniquement à la prouesse martiale comme mètre étalon. Aussi, je vous propose de me croire sur parole et de consentir ce mariage entre nos deux seigneuries et de permettre à Tytos d’assister à ces noces en lui évitant un combat perdu d’avance.

Les acclamations redoublent, l’exercice confirmé, et ceux qui ironisaient de la situation tournent désormais le regard vers l’improbable scène. L’un des seigneurs les plus respectés de la région ayant prit part au jeu, c’est désormais le jeune Hoster Mallister qui bouscule deux Darry pour se présenter, et qui, avec fierté, annonce :

Messire D’Alluves. Ce serait un honneur de relever ce défi. Mais une action vaut mieux que des mots. Donnez moi la date et ce sera fait.

Tandis que lord Bracken échangeait une plaisanterie avec son voisin lord Tully, et que Ryman Frey se moquait ouvertement des prétentions de quelques épées-liges flagorneuses à tenter leurs chances, le Roi et ses comparses commentaient avec légèreté l’action. Arrec Ier, avide de briller au milieu de ses bannerets, se leva sur son siège.

Mon cher vassal, vous qui n’êtes pas chevalier, je dois vous céder cela : vous avez plus d’honneur et de bravoure que beaucoup de mes propres gens. Votre déclaration est culottée, et si quelqu’un réussit à se frotter à votre frère, croyez bien que j’assisterais moi-même à la cérémonie de mariage !

Amos ne releva même pas la remarque, se contentant de hocher la tête, geste de mépris qui irrita immédiatement son souverain ; mais les seigneurs continuant à commenter avec énergie la situation, et ses voisins de table l’incitant à ne pas relever l’irrespect, il se ravisa et ne dit rien.

Frey, Darry, Mallister et Lychester ayant ainsi enchaînées les prétentions à gagner le prix aussi vulgairement mis en jeu, une partie de l’assemblée avait complètement cessé de rigoler, et deux personnages étaient devenus carrément blêmes : en haut de la pièce, Monfryd Storm avait l’air sidéré par la scène, et se demandait sans doute si il n’allait pas intervenir – à l’opposé, Trystane d’Alluves passa en une seconde du choc à la colère noire.

Elle posa une main menaçante sur la dague à sa ceinture, et s’avançant furieuse au milieu de la cohorte de ses prétendants, sous le regard mi-fier mi-amusé de son père, cracha par terre.

Donneriez vous la main de votre fille à un cheval, si celui-ci pouvait vous aider à assouvir vos ambitions ? Je tiens à signaler aux fieffés imbéciles qui pensent me ravir à ma fierté et ma condition que si ils escomptent battre mon oncle, qu’ils s’attendent à devoir livrer un deuxième duel sur la volée ; car ceux qui survivront à son épée devront affronter la mienne, et je n’hésiterais pas à donner sa ration d’acier à chacun de mes prétendants, quitte à livrer combat jour et nuit. Quant à vous, mon père, vous feriez mieux de surveiller votre héritage, car le jour de votre trépas, c’est moi de vos trois enfants qui sera encore la plus digne de l’épée que vous chérissez tant.

La déclaration, pour téméraire qu’elle soit, aurait facilement suscité quolibets et rigolade chez l’assemblée des guerriers nobles, d’ordinaire si prompt à moquer chaque faits et gestes de la gente féminine dès lors que celle-ci sort de sa condition décorative. Mais Trystane n’avait pas seulement fait preuve d’audace – ses propos tranchants et son allure de guerrière ne donnèrent pas seulement du poids à ses menaces, mais la firent apparaître dans toute sa prestance et sa rudeur. La fille du Démon n’était, à n’en pas douter, digne de la vieille race des d’Alluves, et en avait tout l’arrogance comme le prestige royal.

Sortant du hall avec dignité, suivi par le regard amusé et satisfait de son père, elle laissa un silence pesant sur l’assemblée. Aussitôt sortie, les discussions reprirent, quelques prétendants tardifs s’annoncèrent, et certains nobles perdirent leur intérêt pour l’événement, revenant à leurs échanges. Monfryd Storm avait quitté la pièce, mais le Roi discutait avec entrain de la petite scène qui venait de se jouer.

Quelques discussions sur l’état du royaume revinrent, et l’on parla des joutes à venir, de la charge de courtoisie et des chevaliers les plus prometteurs de la région. Dans la jeune génération de chevaliers nobles cherchant à se démarquer, tout le monde n’était pas présents, mais quelques uns des jeunes visages exprimaient bien la naïveté de cette génération, qui n’avait pas connu la guerre. Quelques uns avaient lutté avec leurs aînés lors de l’invasion Ouestienne ou dans de petites escarmouches de frontières ; trois à peine lors de la guerre des deux ans passés contre les Bieffois. Mais la plupart demeuraient très verts au goût des baroudeurs de la dernière grande rébellion, qui avaient éprouvé les affres de la guerre et de l’hiver. Tandis qu’on échangeait railleries et hypothèses sur ceux qui prétendaient vaincre Tytos d’Alluves en duel, certains seigneurs profitaient d’un coin de table à l’écart pour discuter de l’invasion Fer-Née, et du peu de crédit que lui accordait le Roi. Celui-ci, à sa table, ivre, mimait en s’esclaffant les exploits de ses compagnons lors de leur campagne contre les Rois du Bief. Sans discrétion, Harmond Mallister et Ryman Frey se moquaient bruyamment de l’ignorance des gens du Roi, qui se vantaient pour quelques escarmouches sans conséquences. Monfryd Storm, parlait avec les seigneurs Hawick et Van de la situation des Montagnes de la Lune, tandis que non loin, Tybolt Tully et son fils Edwin discutaient avec Samwell Rivers et Edmund le Rouge des meilleurs escrimeurs de la région.

Le seul incident notable survint lorsqu’une épée-lige Connington prit par la boisson se moqua d’Harmond Mallister, lequel lui brisa une cruche sur la tête et lui cassa le nez d’un coup de poing ; il fallut que Lyle Quenneny, Willem Charlton et deux de ses cousins interviennent pour calmer la situation. Harmond fut sorti pour éviter l’incident avec les épées-liges Connington et Dondarrion en rogne, et Monfryd Storm fut obligé d’arranger les choses entre les deux cliques.

Plus tard, alors que le nombre de convives va diminuant, on interprète quelques chansons sur des duels fameux, en les comparant à quelques uns de ceux qui ont ensanglanté la région dernièrement ; cela donne à quelques échanges de remarques acides entre Jonothor Darry et Hoster Guèdes, ainsi que quelques conversations passionnantes. Dans les morceaux de quelques rimailleurs et le brouillard de l’alcool, la soirée commençait lentement à s’éteindre.