Tournoi de Grande-Grâce · Les Épreuves

Le ciel s’assagit dès le lendemain du banquet, sans doute charmé par la voix mélodieuse et les doigts habiles des rhapsodes, qui, la nuit durant, confortèrent les seigneurs et les cieux de leurs chansons, jusqu’à qu’il ne reste tout au plus que trente convives à moitié assoupis. Tard dans la nuit et jusqu’à que les premières lueurs de l’aube réveillent les brumes poisseuses du matin, cinq des meilleurs bardes de la cour se livrèrent à de longues épreuves de rimes et de vers, opposé aux poètes itinérants et aux rhapsodes de château. Un duo venu de Vivesaigue composé d’un poète et d’une harpiste, ainsi que deux chanteurs venus du nord – Symon le Bleu, un itinérant aux traits durs, et Orland de Blancport, un costaud à la voix puissante – se retrouvèrent ainsi dans un dernier face à face avec trois des bardes du Roi. Les mélodies ravissantes n’avaient plus qu’une poignée de spectateurs, ainsi que quelques curieux venant de se réveiller, mais on en fit grand bruit le reste de la journée. De tous les convives encore présent, seul lord Tully, qui discutait paisiblement avec Edmund Rivers, était noble-né et seigneur.

Une fois le petit matin passé, et alors que la rosée s’était fondue à la tourbe qui maculait le sol à des lieues à la ronde malgré les timides rayons de soleil, on commençait déjà à se présenter au champ du tournoi. Le gros des discussions tournaient autour de la joute, mais on murmurait également par endroits quelques hypothèses sur les participants de la charge de courtoisie. La première épreuve de la matinée serait celle d’archerie.

L’Épreuve d’Archerie

Après quelques épreuves éliminatoires qui n’attirèrent pas grand monde, quarante cibles furent disposées à cinquante pas, et progressivement éloignées à mesure qu’on éliminait des compétiteurs. Les archers étaient tous fameux, ce qui n’étonnait guère pour le Conflans, mais plus que les tireurs, c’est leurs tenues et armes qu’on venait voir. Arc long en if, monture composite, flèches empennées de plumes d’oies ou de corneille, manteaux pourpres ou gris, brigandines cloutées et armures lamellaires ; tous se surpassent pour en imposer par l’élégance autant que l’adresse. Si quelques nobles tentent de frimer un peu en s’imposant des contraintes, c’est rapidement les plus sobres et sérieux qui demeurent ; les dix derniers compétiteurs sont donc – Lucas Nerbosc, le jeune seigneur de Corneilla, dont les tirs manquent de force mais touchent souvent droit ; Samwell Rivers, le Maître-Veneur des Jumeaux et bâtard d’Osric Frey ; Harys Foin, petit-fils d’Osric, mutique mais excellent à toutes les épreuves ; Robb Rivers, frère aîné de Lucas Nerbosc, archer pataud mais puissant ; Jothos Brune, un franc-coureur au service de Monfryd Storm ; Robb de la Marche, Marlan Douze-Doigts et Wat Stillbois, trois archers d’origines plus frustres mais à l’adresse redoutable ; et enfin, Ser Andros Estremont de Vertepierre.

L’engouement du petit peuple commença enfin à poindre, alors que la matinée touchait à sa fin, et l’on venait observer les archers devant désormais tirer à près de cent cinquante pas. Plus que la précision, c’était l’endurance et la force de tension qui allait déterminer le gagnant ; rapidement, Lucas Nerbosc dut se retirer, trop fatigué, de même que Samwell Rivers, Robb Rivers et Robb de la Marche, ayant raté trop de tirs.

Alors que le soleil était à son zénith, Arrec Ier avait départagé les archers sur leur adresse autant que leur endurance, et il n’en restait que quatre; Samwell Rivers, Jothos Brune, Harys Foin et Andros Estremont. Pour les départager, on mit en place des cibles mouvantes, une épreuve de tir monté, et un exercice de rapidité. Le premier exercice élimina Samwell Rivers, trop imprécis ; le second Andros Estremont, qui, sans doute le meilleur des quatre archers, manquait cependant de talent quand il était en déplacement. Finalement, alors qu’il était plus endurant et puissant, Jothos Brune fut déclaré perdant face à Harys Foin, qui était de loin le plus fin et adroit des archers présents. C’est donc le petit-fils d’Osric Frey qui remporta l’épreuve d’archerie, et gagna ainsi le grand arc en bois de barral promis au gagnant.

La Mêlée

Illustration

Au terme des deux journées de joute, c’est pas moins de soixante cavaliers qui, répartis en une douzaine d’équipes temporaires, se livrent à l’affrontement barbare qui achève le tournoi. Rugissants et menaçants, les guerriers se jettent les uns sur les autres, usant des plus viles techniques pour expédier au sol leurs adversaires. Les combats sont d’une intensité plus proche de la bataille que du champ d’honneur, et c’est avec des cris animaux et des coups bas qu’on se jette sur ses ennemis.

La mêlée est féroce, et très rapidement, une poignée de combattants se distinguent avec brio ; Lyle Bonru, braillard à son habitude, combat à un contre trois, jusqu’à qu’il rencontre Harmond Mallister, lequel lui règle son compte au terme de quelques passes à la masse d’armes. Emberlei Frey, seule femme à participer, se dépêtre avec brio de situations difficiles, et repoussa facilement plusieurs rudes combattants, dont Edwyn Tully, le cousin du Sire de Vivesaigue, qui s’était pourtant distingué par ses talents d’épeistes.

Tytos d’Alluves cristallise une attention importante, se faisant assaillir d’entrée de jeu par une demi-douzaine d’Orageois, qui ne se soucient pas de le combattre à armes égales, et cherchent à l’entourer pour s’en débarasser. Rapidement, des épées-liges et francs-coureurs plus franchement ami du géant que des hommes du Roi se liguent en retour, pour lui venir en aide, et la mêlée formidable qui se déclenche attire les ovations du public. Au final, Tytos se débarasse avec difficultés de deux adversaires à l’épée, puis fini par s’emparer de la masse d’un ennemi vaincu, range sa lame et devient l’incarnation de la colère divine, frappant à tout va avec son arme de guerre. A l’opposé du champ de joute, c’est Harmond Mallister qui distribue des coups de masse et de bouclier à tout ce qui bouge.

Les combats se poursuivant et le champ commençant à s’éclaircir, Edwyn Tully chercha à s’opposer à Myr le Cendré, jeune chevalier mystère qui s’était correctement débrouillé au tournoi, et engage un féroce duel à l’épée. Tytos d’Alluves, flegmatique, se contente d’expédier au sol ceux assez fous pour l’attaquer, désormais que la foire d’empoigne est terminée, et qu’il n’y a plus qu’une quinzaine de compétiteurs.

Braillard, Harmond Mallister se trouve opposé à Artos Barbe-Verte et Ormund Durrandon, lesquels lui offrent un fameux défi, l’un par ses attaques précises et brutales, l’autre par sa force monumentale, rivalisant presque avec celle du géant. Le vieux guerrier de Salvemer parvint à se débarasser d’Artos, mais un formidable coup de marteau d’Ormund l’envoie au sol. Braillard et énervé, aussi haut qu’un cheval quand il est à pied, Harmond refuse de reconnaître sa défaite, et attaque à l’épée l’héritier de l’Orage, lequel se défend avec difficulté. Encore une fois, c’est l’intervention de Lyle Quenneny, un Charlton et un Darry interviennent pour calmer la brute et la forcer à quitter la mêlée qu’il avait perdu.

Entre temps, au terme d’un joli duel, Edwyn Tully s’était fait désarmé par Myr le Cendré, et quittait penaud le combat, remplacé par Emberlei Frey qui, venant d’écraser deux chevaliers de Viergétang, s’attaquait à Myr avec ardeur. Ormund affronta ensuite Raymun Darry, le dernier encore debout – les autres s’étant épuisés à attaquer en vain Lyle Bonru, Barbe-Verte et deux épées-liges Connington – jusqu’à que celui-ci déclare forfait, son bouclier ayant volé en éclat.

Le duel entre Emberlei Frey et le chevalier mystère se poursuivait ; si il était manifeste que celui-ci était un fin épeiste, c’était par sa force et sa pugnacité qu’Emberlei se distinguait, malgré les railleries de la foule qui prêtait aux femmes plus volontiers de la dextérité que de la force. Provocateur, les chevaliers Connington qualifièrent la bête de guerre engendrée par Ryman Frey « d’Auroch des Jumeaux » ou de « la Bête du Butor » en référence au surnom de son père. Finalement, les deux combattants décidèrent d’un signe de tête de descendre de cheval pour achever le combat – grave erreur de la part de Myr, qui, pensant exploiter sa maîtrise supérieure de l’escrime, vit avec désarroi Emberlei lâcher son épée et se saisir d’un deuxième bouclier qui trainait par là. La guerrière bondit alors sur son ennemi incapable de placer un coup, frappant du bouclier et épuisant le chevalier mystère à force de l’envoyer reculer. Une fois désarmé, Myr se retrouva à empoigner Emberlei, qui, démontrant savoir utiliser sa robustesse, l’envoya au sol d’une prise incompréhensible, puis lui asséna deux coups de poing sec sur le crâne.

De son coté, Ormund s’était retrouvé dans un formidable combat de brutes avec Tytos d’Alluves. Les deux s’échangeaient des coups d’une rare puissance, sans sourciller, mais on sentait que le second était loin de s’épuiser. Il combattait sans casque, avec un bouclier de fer d’un poids prodigieux, et une masse d’armes qu’il maniait d’une seule main et avec laquelle il avait envoyé valdinguer cinq chevaliers dans la force de l’âge. Le combat était impressionnant mais répétitifs, les coups s’échangeant sans jamais faire vaciller l’adversaire. Ormund, qui du haut de ses dix sept ans avait déjà gagné ses lettres de gloire, décida finalement de lâcher ses armes, et s’inclina avec humilité devant son adversaire, qui l’emportait par l’endurance et la maîtrise de soit.

Il ne restait donc que la brute d’Alluves et son homologue féminin des Jumeaux en lice, tous deux à pied ; Emberlei venait alors d’ouvrir la visière du chevalier mystère mis à terre, puis s’était relevé en lâchant un éclat de rire digne d’un ogre. Congédiant celui-ci sans révéler à la foule son identité, elle se retourna vers Tytos, qui attendait le combat placidement, et ramassant son épée, s’inclina avant d’engager.

Le duel s’engagea d’une manière grandiose, les deux combattants frappant avec rapidité et passion. Avec sa grande épée à deux mains, Tytos avait une allonge plus considérable ; mais la lame bâtarde et le bouclier d’Emberlei lui conféraient une sécurité plus grande, et des appuis plus sûrs. De fait, les passes d’armes étaient sans saveurs pour les bretteurs à l’oeil expert, mais le talent n’avait pas sa place là ; les deux se savaient d’un bon niveau en escrime, mais avec des techniques imprévisibles, et misaient ainsi sur la brutalité et la rapidité pour acculer l’adversaire. L’un comme l’autre déjà épuisés par les longs combats de la mêlée, c’était Tytos qui semblait le plus serein des deux, mais une pointe de nervosité le gagnait malgré tout ; son adversaire était plus technique et rapide, tentant des feintes et des bottes à mesure que le combat s’accélérait. Pragmatique, d’Alluves décida de la laisser l’acculer, jusqu’à que la fougue l’emporte et qu’elle s’approche trop. Il lui flanqua un coup de pied magistral, qui l’envoya bouler ; dès qu’elle fut au sol, il asséna cinq lourds coups sur son bouclier, jusqu’à que celui-ci éclate en morceau, puis la laissa se relever.

Dès lors, c’est par de grands coups de tailles d’une force prodigieuse qu’il poursuivit le combat, le choc retentissant des épées donnant idée de la violence des impacts. Rapidement sur la reculade, Emberlei voulut tenter des esquives, des contre-attaques, des charges désespérées – mais son adversaire, si il avait moins de bottes et de techniques, avait un réel instinct de combattant, et anticipait sans mal les idées qui traversaient l’esprit de la dueliste. A ce stade, ce n’était ni la force ni la technique qui faisait la différence ; c’était purement la différence, entre une fine lame qui avait quelque peu voyagé et savait se jouer de sa force et son éducation, et un guerrier d’élite qui inscrivait chacun de ses gestes dans un répertoire de vie et de mort appris sur les champs de batailles et dans les combats d’anthologie. L’expérience, la préparation mentale, l’esprit de spadassin et le sang-froid étaient du coté de Tytos.

Au terme d’un duel somme toute assez long – plusieurs minutes pour départager les deux, dont le style de combat cantonnait nécessairement à la prudence réciproque – ce fut donc Tytos qui l’emporta, désarmant Emberlei sur la fin, la poussant ainsi à une reddition honorable.

Si en apparence, ses derniers gestes étaient effectués sans difficulté et sa victoire évidente, il avait été mis à rude épreuve par cette jeune épéiste, qui se soucie peu de gloire et de guerre, mais qui était déjà plus rude et expérimenté que la plupart des combattants trop jeunes pour avoir connu la rébellion. C’était une bonne leçon pour ceux qui regardaient ; la force d’un grand épéiste peut être mise à l’épreuve et surmontée, mais sa supériorité est indiscutable dans de nombreuses dispositions.

La Joute

A paraître