Tour 2 · Premières senteurs de fumées

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Le panache de fumée qui s’élève de Port-Lannis peut sans doute être vu depuis les hauteurs de la Dent d’Or ; troublé par les voiles de brumes causés par les pluies d’automnes, malgré les nuages gris et le soleil du soir, un disque mince et rose qui plonge derrière l’incendie rappelant les dernières lueurs orangées rappellent celles de l’incendie qui dévore la ville. Sinuant dans les baies et les rivières, la terreur des mers peut être là à tout instant ; voilà la terrible leçon que les Fers-Nés du Roi Harwyn Ier ont infligé à Loren IV Lannister, Roi du Roc.

Le Roi Arrec Ier avait quitté le Conflans depuis une quinzaine quand la nouvelle se répandit par des voyageurs ayant franchi le col de la Dent d’Or – Port-Lannis avait été mise à sac par la flotte des Îles de Fer. Frappant sans crier gare, le Roi à leur tête, vingt mille pillards ont prit d’assaut la ville pour mener une des plus formidables razzias de mémoire d’hommes – après vingt ans de relative tranquillité sous le Roi Qhorwyn, voilà que son successeur, siégeant sur le Trône de Bois Flotté depuis à peine un an, marque déjà le début de son règne dans un flot de sang.

Accompagné de quelques uns de ses bannerets les plus remarquables – Andrik Bonfrère et Dalton Timbal, deux pirates à la renommé importante – le Roi a mené son expédition avec brio, sa flotte contournant la tempête pour tromper la vigilance des Belle-Islois, et attaquant au crépuscule.

Alors que les échoppes étaient pleines et que le Roi du Roc banquetait, des voiles noires parsèment l’horizon du Détroit, chargées à ras bords d’écumeurs des mers, de Fers-Nés vétérans, de razzieurs des Degrés et de guerriers en tout genre. Le gros de la flotte surgissant, les Lannister rassemblèrent hâtivement leurs défenses. Les galères de guerre de l’Ouest furent pulvérisées au milieu de la rade, et les snekkars Harloi et Bonfrère déversèrent leurs forces sur la ville, tandis qu’Harwyn Ier Chenu menait lui même ses gens à l’assaut de la citadelle des Lannister de Port-Lannis.

Les combats durèrent toute la nuit, et les renforts venus du Roc et des terres alentours furent impuissants à sauver la cité et ses défenseurs, qui malgré des combats de rue acharnés, perdirent pied rapidement. En quelques heures, plusieurs quartiers étaient pris, et les Fers-Nés engagèrent un pillage systématique des biens, armes, trésors en tout genre – capturant au passage un bon millier d’habitants et de très nombreux nobles, dont plusieurs membres de la famille Lannister elle-même.

L’un de leurs plus terribles chefs de guerre, Andrik « le Mauvais » Bonfrère, Sire de Cormartel et baroudeur qui écuma les rives du Détroit, mena des dévastations considérables dans les quartiers nords, laissant entrevoir des scènes de carnage et de cruauté tel que rarement vues. Des jeunes enfants aveuglés errant aux quatre coins de la ville, femmes et hommes décapités et jetés du haut des bâtiments, les soldats tranchés en morceaux et les aînés rampant les genoux brisés au milieu des quartiers en flamme. Plusieurs centaines d’habitants furent capturés pour être ramenés aux Îles de Fer et servir de serfs, tandis que les biens précieux, les armes et les prises de guerre allaient alimenter le trésor de guerre des Fers-Nés.

Bien que beaucoup d’habitants aient fuit la ville au moment où les Fers-Nés débarquaient, la garnison et les renforts venus du Roc subirent des pertes considérables. La citadelle qui abritait les Lannister de Port-Lannis fut enfumée, le Septuaire d’Or incendié, les Halles Dorées et le Vieux Septuaire saccagés, de même que de nombreux quartiers et la totalité des quais. Suite à ce carnage, la nouvelle s’est répandue dans tous les ports de la brutalité renouvelée des Fers-Nés, qui, pour la première fois depuis de nombreuses années, s’en prenaient si ouvertement aux gens du continent.

Sans nul doute, les gens du Conflans ne tarderont pas à parler en grand nombre de cette terrible agression. La plaie infligée aux Terres de l’Ouest est profonde, et on se réjouit d’apprendre que le Roi Loren IV a, selon les rumeurs, fuit au triple-galop au moment où Harwyn « la Poigne » tenta de s’en prendre à lui, alors même qu’il avait survécu de peu à un affrontement avec Andrik le Mauvais. Mais les observateurs attentifs comprennent que ce n’est là qu’une prémisse ; en anéantissant par cette attaque surprise la flotte de l’Ouest, les Fers-Nés ont vidé la Mer du Crépuscule de toute opposition sérieuse, et sont désormais en mesure de lancer une invasion d’ampleur sans craindre d’assaut sur leurs domaines laissés sans défenses. Ils ont également amassé des ressources importantes en captifs, armes et or, tout en donnant un premier goût du sang à leurs pillards, dont ils ont renforcé la cohésion.

Si il paraît qu’Andrik Bonfrère a été gravement blessé en tentant de tuer le Roi – rien de moins que ça – les Fers-Nés n’ont perdu aucun de leurs grands commandants, et ne déplorent que des pertes minimes. Il ne s’agit là que de rumeurs, mais qui sont étudiées avec sérieux par les gens de l’Ouest comme du Conflans.

Dans le Conflans, la surprise est on ne peut plus grande ; alors que l’on anticipait aucun mouvement de la part des Fers-Nés avant la fin des tempêtes d’automne, ceux-ci ont déjà éliminé une menace considérable sur leurs arrières. Selon les enchaînements, ils pourraient être revenus dans les Îles en peu de temps, et près à attaquer avant la fin de l’automne.

Cela, conjugué à la légèreté avec laquelle le Roi Arrec Ier semblait prendre la menace au début du mois, va sans doute créer un tumulte considérable dans la région. Si certains seigneurs – notamment les Tully et les Bracken notamment, mais ce fut sans doute le cas de la plupart des grandes maisons – ont commencé à se préparer à la guerre, en faisant l’inventaire de leurs armes et en passant en revue leurs troupes, la région ne semble pas en mesure de réagir à une invasion de manière efficace.

Bien entendu, le vieil ours de Grande-Grâce veille au grain, et a déjà fait son possible pour limiter les effusions de rage au tournoi, en interrompant plusieurs querelles graves et en intriguant avec les Lychester pour renforcer les rangs des loyalistes. Ses forces sont au taquet, de même que celles des gros bannerets de la région, qui, on l’espère, prennent au sérieux la menace.

Si les vieilles divisions semblent toujours vives, il n’y a guère que les d’Alluves qui l’ont manifesté, par des annonces grandiloquentes, notamment celle concernant le mariage de Trystane d’Alluves, mais également par des provocations inconsidérées. L’accident causé par cette dernière au tournoi avait d’ailleurs suscité l’émoi chez les nobles comme les petites gens, lorsque sa lance envoya le Roi mordre la poussière – trop présomptueux, il avait souhaité participer aux joutes, mais manquait sans aucun doute d’expérience et de talent. On craint un moment qu’il réagisse mal une fois le choc passé, et Amos d’Alluves s’éclipsa avec sa fille dès l’après-midi, après une brève rencontre avec Monfryd Storm selon la rumeur. Toujours est-il qu’une fois remis d’aplomb, le Roi rit de l’événement et le qualifia d’accident malencontreux, déclarant cependant qu’il ne participerait pas à la charge du lendemain du fait de sa blessure.

Mais ceci ne fit qu’apaiser légèrement les incertitudes de ses bannerets, qui semblent considérer la menace comme bien plus tangible que lui. N’ayant amené comme troupes fraîches qu’une force diminuée d’un ou deux milliers de jeunes verts qui n’ont jamais vu ni bataille ni campagne militaire, le Roi s’en est repartit à Accalmie avec son frère et ses compagnons, ne laissant que son fidèle ami Anton Dondarrion dans la région. Celui-ci s’est visiblement mis en tête d’en faire une visite, et souhaite approfondir les discussions qu’il a pu avoir avec certains seigneurs.

Alors que la tempête gronde à l’ouest, et qu’on fourbit les armes en attente d’une invasion qui s’annonce impitoyable, la cadence s’accélère entre les seigneurs. Si les gestes d’amitié se multiplient, et que ni méfiance ni rivalité ne se manifestent dans les relations somme toute pacifiques des seigneurs entre eux, on sent par la multiplication des rencontres informelles, des visites de courtoisies et des mouvements suspects, que chacun cherche à tester ses alliances, à préparer de nouvelles amitiés et à en enfouir des anciennes. Aucune annonce n’est encore venue perturber, en surface, les relations internes des Seigneurs Riverains ; mais on sent tous que le réel défi n’est pas bien loin, et que derrière les sourires et les lettres, on aiguise les dagues et les épées. Le premier sang pourrait bien être versé avant même que les Fers-Nés ne foulent le sol du Conflans, car les tensions qui s’accumulent depuis des années et des années semblent sur le point de pouvoir se réaliser par d’autres biais que des paroles vaines et de courtes querelles.


Nouvelles politiques et rumeurs persistantes

Les tempêtes qui balayent la Mer du Crépuscule ont totalement interrompues le commerce à l’ouest, mais inondent également le Neck, dont la seule route praticable est complètement submergée. Dans ces conditions, il est probable que les eaux de la Verfurque s’amassent rapidement en aval, et qu’une crue déborde le Trident, comme ce fut le cas à l’automne précédent.

Les rencontres se multiplient, bien qu’on ait du mal à faire le tri. Difficile de dire si les connivences du tournoi se recouperont avec celles des mois qui suivront, mais on sait de source sûr que de nombreux envoyés, hommes-liges et nobles circulent sur la Ruffurque ; de Viergétang à Vivesaigue, les discussions sont nombreuses.

Bien que le Roi ne prenne pas au sérieux les rumeurs de guerre, les garnisons de Monfryd Storm sont en mouvement. Un bruit de couloir à Grande-Grâce fit savoir que les forces stationnées dans la Baie des Crabes s’apprêtent à monter vers le nord-ouest pour rejoindre les garnisons de la côte. De même, on appris que les Lychester, toujours fidèles au Gouverneur, anticipaient les levées de troupes à venir, et préparaient même une cartographie des côtes et des emplacements favorables à un débarquement. Le petit peuple en particulier se montre friand de ce genre de nouvelles – dont certaines très fantaisistes vous sont tues – mais les discussions de taverne ne donnent qu’une idée limitée de ce que la populace anticipe.

La gente militaire, elle, par contre, attend avec excitation le potentiel conflit. Les chefs de guerre les plus connus amassent des épées – d’Alluves, Bracken, Tully, Lychester, Mouton principalement – mais les francs-coureurs, chevaliers errants et épées-à-louer en tout genre rejoignent la région. Par le Col de la Dent d’Or et par les sources de la Mander, ils accourent par dizaines, et bientôt par centaines, cherchant un seigneur valeureux sous lequel se ranger, espérant se couvrir de gloire face aux pillards Fers-Nés… ou aux hommes de guerre de Monfryd Storm, qui, depuis dix ans qu’il gouverne au cœur de Westeros, a la réputation de ne jamais perdre ses guerres.

Le « Démon d’Alluves » a une réputation des plus mitigées, mais on peut reconnaître à sa voix une portée à la mesure de son arrogance, car les événements du banquet de Grande-Grâce, où il offrit la main de sa fille à celui qui parviendrait à vaincre le redoutable Tytos, ont été entendus dans tous les coins du Conflans, répétés et exagérés comme le veut la coutume. La geste de Trystane a été somme toute plus remarquée que celle de son père ; les racontars de la plèbe lui prêtent une allure de démon et une fierté de conquérante, huit pieds de haut et la force de son oncle. On dit qu’elle a défié son père en duel, que ses prétendants claquaient des dents en la voyant dégainer, et que le Roi mit trois jours et trois nuits à se remettre de la blessure qu’elle lui a infligé. Si les convives présents se doutent qu’il ne s’agit là que des rumeurs populaires, il est frappant de remarquer à quel point la rumeur embellit le personnage, là où en général, les tempéraments de ce genre reçoivent mauvais accueil. Mais il y a fort à parier qu’un bon lot de railleries et de vilains propos accompagneront vite ces récits enjoliveurs.

Épreuve d’ordinaire peu suivie, le tournoi d’archerie a suscité un certain engouement, et les performances à l’arc des Nerbosc et des Frey, mais aussi des Orageois, ont attiré dans le Conflans des artisans Braaviens, qui ont entendu parler des prouesses possibles à l’aide d’un arc long, et souhaitent profiter des savoirs régionaux pour enrichir leur répertoire. Partant de Goëville, ils viennent d’arriver à Viergétang et ne vont pas tarder à remonter le Trident vers Beaumarché.

Le désintérêt du Roi pour les nouvelles du nord-ouest a été une manifestation évidente de son manque de maturité dans les affaires politiques, et les nouvelles croisées de l’ouest et du nord ont créé une certaine agitation dans l’Orage. Vieux bannerets guerroyeurs et seigneurs influents de l’ancienne Régence semblent critiquer avec véhémence les actions du Roi, ce qui précipite légèrement les troubles dans la région. Les on-dit n’en sont qu’à leurs prémices, et les nouvelles accusent toujours un décalage d’une ou deux semaines ; mais l’agitation était déjà conséquente avant le tournoi. Il faut cependant noter que malgré le départ d’Arrec sitôt la charge finie, son fidèle ami Anton Dondarrion demeure dans le Conflans, ayant visiblement décidé de rendre visite à certains seigneurs dont il a apprécié la conversation lors du banquet. Mais selon certains chevaliers influents et proches de Monfryd Storm, cela manifeste aussi sans doute le désir d’Arrec d’avoir un conseiller proche capable de veiller au grain…