Introduction

NdA : Ce texte a été initialement posté sur Discord le 10 Novembre 2020

Donc

Je posterais un texte tous les deux à quatre jours, avec un commentaire plus ou moins complet et une explication des termes fondamentaux, et je renverrai à d’autres sources ou faits pour étayer un peu.

L’idée c’est de rendre ces idées abordables et lisibles mais pas de faire un tuto gauchisme, si ce qui est dit vous intéresse c’est à vous de vous emparer du sujet et à chercher à en tirer quelque chose. Soit en discutant – l’intelligence se forme avec le dialogue – soit en alimentant vous même votre envie d’apprendre. Si vous vous sentez pas mûr pour lire ça, gardez les en poche je pense que j’ai un enchaînement assez abouti a proposer et ça vous changera peut être la vie un jour ; sinon, dans la plupart, y’a des injures originales, donc ça vaut le coup

En substance, il s’agit de parler de trois choses : les mouvements ouvriers et leurs courants théoriques, la théorique critique situationniste et l’analyse marxienne des conseillistes

Trois manières de dire que pour moi le préalable c’est pas nécessairement le matérialisme, la dialectique et tout le blabla du marxisme orthodoxe, mais ça reste quand même appuyé sur plusieurs postulats de départs qui sont que l’histoire est un phénomène en réseau où tout est connecté, et où on ne peut étudier les différentes étapes du développement temporel qu’on va aborder sans prendre notre société comme un tout cohérent dont les contradictions internes sont le moteur une vision matérialiste donc contradictions internes car toute l’histoire de l’humanité est faite des oppositions entre composantes de système relativement cohérents mais en développement constant et qui se nourrissent de ses contradictions propres

ainsi les axiomes fondamentaux de la théorie politique que je vais déballer sont quasiment tous historiques, et à ce titre il me paraît essentiel de préciser que je ne souhaite être confronté à aucune forme de bassesse ou de moralisme. L’injustice, l’asservissement, l’exploitation, la misère et l’écrasement sont des constantes qui doivent être dénoncées, car le monde d’aujourd’hui n’est ni désirable ni propre, mais pas au nom d’une conception victimaire de l’histoire.

C’est car les classes asservies sont des géants endormis qui peuvent, si les moyens d’organisation et de conscience leurs sont acquis, renverser l’ordre existant tout entier et former un monde nouveau que nous devons lutter ; et car en tant qu’êtres agissant et espérant faire l’histoire, nous n’avons d’autres choix et d’autre espoir que de nous livrer tout entier à cette cause pour donner un sens et une grandeur à nos actes, tout en préservant notre individualité et l’authenticité de notre vécu dans une époque ou règne la confusion et la misère

Gentilshommes, la vie est courte… Si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois.

je ne perdrais donc pas mon temps à fustiger l’état ou la bourgeoisie avec les habituels refrains de la pensée post-moderne, qui semble faire de ces entités des sortes d’enfants inconscients incapables de gérer équitablement ressources et hommes, et de leurs serviteurs – qui concentrent le gros de l’attention – de cruels contremaîtres dont les vices prouvent l’injustice du système

violence et prédation sont des constantes dans l’histoire de l’humanité et il serait de bon ton de prendre les choses en leur donnant un sens plus général. Outre même le fait de prendre ses distances avec le sensationnalisme pathétique des critiques de la police, il faut la reconnaître pour ce qu’elle est : une simple force de coercition

L’état est un outil, un moyen de structurer économie, territoire et population pour la bourgeoisie du 19ème siècle, et cette classe dominante, qui a abandonné sa libre-activité depuis longtemps aux logiques du capitalisme, à son sujet automate, conserve certes un cynisme de conquérant et de pillards, qui s’empiffre des ressources du monde

mais je ne prétendrais pas qu’on peut combattre l’époque et offrir d’autres manières de vivre sans dépasser purement et simplement les adversités banales de la pensée dominante, et à ce titre, pourquoi s’embarrasser de vouloir juger vices et méfaits alors qu’il nous faudra en commettre beaucoup pour parvenir à nos objectifs

la chose politique enseigne, idée incongrue dans notre époque extrêmement pacifiée, que compter les cadavres et les mauvaises actions devient bien vite un exercice futile quand aucune catégorie de base n’est discutée sur ce qu’est la misère et la souffrance ; mais là encore, je pense que forcer le genre humain au paradis par la force ne causera jamais autant de morts et d’horreurs que le système capitaliste n’en aura créé en conquérant puis asservissant la planète. Pour autant, ça ne sera donc pas l’axe de ma critique

Il s’agit de lutter en tant qu’individu contre toute forme de domination, et en tant que membre de la classe révolutionnaire, dont les effectifs se sont généralisés, pour notre intérêt, celui de l’abolition de l’ordre existant, changer le monde pour obtenir ce qui nous a été volé : l’authenticité du vécu, la politique, le bien-être matériel, la conscience du monde

Come, let us march against the powers of heaven,
And set black streamers in the firmament,
To signify the slaughter of the gods.

Cette domination, qui se concrétise à notre époque comme dans la plupart des autres par des formes voilées d’oligarchie, ou par divers procédés une élite confisque la souveraineté, concentrant tout pouvoir réel et retirant ainsi au peuple tout pouvoir mais aussi toute perspective sur son devenir historique. On règne avec la force et la confusion : et l’asservissement n’est donc pas juste une perte de pouvoir, c’est aussi une perte de sens, la tentative du pouvoir de verrouiller les futurs possibles se soldant systématiquement par une tentative de subjuguer jusqu’à l’idée même d’un futur qui soit contraire aux visées de la classe dominante présente

Il est nécessaire pour formuler cette « esperienza delle cose politiche », dans le dessein de participer au déploiement de la conscience et de la force des classes exploitées, de faire preuve d’une logique intransigeante, d’un certain recul historique et de ne jamais se confondre ou se compromettre.

c’est la pusillanimité et la mollesse de classes sous-bourgeoises qui s’employèrent à diriger le prolétariat dans ses luttes et à s’approprier les révolutions qui mena à l’échec successif de toutes les grandes entreprises révolutionnaires. Faire la révolution a moitié est toujours une erreur, et les factions qui cherchèrent à piloter les insurrections n’ont jamais fait que les arrêter à un stade précoce de leur explosion. Ainsi tous les grands actes du léninisme ne sont jamais que du sabotage et de l’appropriation, qui débouchèrent rapidement sur la constitution d’états bureaucratiques où l’ouvrier dépossédé n’avait même pas le luxe de revenir a un stade anté-capitaliste, mais où en plus les sociaux-traîtres s’employaient à moderniser le pays aux normes de la société industrielle

Du reste, toutes les révolutions de l’histoire ont commencé sans chefs, et, quand elles en ont eus, elles ont fini.

C’est bien car il est nécessaire de ne pas s’abandonner face à la trahison, la modération, la compromission avec l’ennemi, que cette intransigeance est nécessaire vis à vis de nous même et que toute démarche critique doit être perfectionniste, complète et qu’il faut une certaine voracité d’exactitude et de conscience pour que la démarche soit utile

Mais car les constats alarmants sont déjà assez évoqués, je concentrerais aussi mes efforts sur une vision plus positive, peut être un peu trop romantique, de ces mêmes mouvements ouvriers, dont l’historiographie pathétique des universitaires et des anarchistes de troisième rang a fait une sorte d’ode aux martyrs de la radicalité – qui se limiterait ici aussi à critiquer quelques exagérations de la police et du capital. Il s’agit de prendre les grandes défaites du prolétariat comme des victoires, la manifestation en actes de la grandeur des capacités historiques des classes prolétaires à diriger elle même leur histoire et à révolutionner le monde. Si aujourd’hui, ces classes ont perdu l’affirmation de leur perspective autonome, il convient de préparer l’imaginaire et les outils qui permettront à cette classe à nouveau dormante de se réapproprier sa théorie critique et ses actes de gloire

Exiger qu’il soit renoncé aux illusions concernant notre propre situation, c’est exiger qu’il soit renoncé à une situation qui a besoin d’illusions.

(K. Marx dans “Contribution à la Critique de la Philosophie du droit de Hegel”)

on va commencer proprement avec ce texte formulé par un des chefs des Ciompi révoltés, des hommes qui savaient décidément quel était leur intérêt

La harangue des Ciompi

Si nous devions en ce moment délibérer pour savoir s’il faut prendre les armes, brûler et piller les maisons des citoyens, dépouiller l’Église, je serais de ceux qui jugeraient que cela mérite réflexion ; et peut-être serais-je d’avis de préférer une pauvreté tranquille à un gain périlleux. Mais puisque les armes sont prises et qu’il y a déjà beaucoup de mal de fait, il me semble que nous devons chercher par quel moyen conserver les armes et parer au danger où nous mettent les délits commis par nous…

Vous voyez que toute la ville est pleine de rancune et de haine contre nous ; les citoyens se réunissent, les prieurs se joignent aux autres magistrats. Croyez que l’on prépare des pièges contre nous et que de nouveaux périls menacent nos têtes. Nous devons donc chercher à obtenir deux choses et assigner à nos délibérations un double but : à savoir d’une part ne pas être châtiés pour ce que nous avons fait les jours précédents, d’autre part pouvoir vivre avec plus de liberté et plus de bien-être que par le passé. Il convient à cet effet, à ce qu’il me semble, si nous voulons nous faire pardonner les fautes anciennes, d’en commettre de nouvelles, de redoubler les excès, de multiplier vols et incendies et de chercher à entraîner un grand nombre de compagnons. Car là où il y a beaucoup de coupables, personne n’est châtié ; les petites fautes sont punies, celles qui sont importantes et graves sont récompensées. Et quand un grand nombre de gens souffrent, la plupart ne cherchent pas à se venger, parce que les injures générales sont supportées plus patiemment que les particulières.

Ainsi, en multipliant le mal, nous trouverons plus facilement le pardon et nous verrons s’ouvrir devant nous la voie qui nous mènera vers les buts que nous désirons atteindre pour être libres. Et nous allons, me semble-t-il, à une conquête certaine ; car ceux qui pourraient nous faire obstacle sont désunis et riches ; leur désunion nous donnera la victoire, et leurs richesses, une fois devenues nôtres, nous permettront de la maintenir.

Ne vous laissez pas effrayer par cette ancienneté du sang dont ils se targuent ; car tous les hommes, ayant eu une même origine, sont également anciens et la nature nous a tous faits sur un même modèle. Déshabillés et nus, vous seriez tous semblables ; revêtons leurs habits, qu’ils mettent les nôtres, nous paraîtrons sans aucun doute nobles et eux gens du commun ; car seules la pauvreté et la richesse font l’inégalité.