Brève irruption d'un événement dans une trame ennuyeuse

NdA : Ce texte a été initialement posté sur Discord le 15 Novembre 2020

L’habitant du 21ème siècle est dépossédé d’absolument tout pouvoir sur sa vie, sur la matérialité du monde qui l’entoure et jusqu’à son propre environnement immédiat, infrastructure comme équipement, dépossédé de toute forme d’intervention récurente et consciente sur le fait politique - politique étant ici entendu au sens d’opinion sur la conduite des affaires de la cité, et de toute l’activité qui en découle. Il est privé de pouvoir et d’action, demeure confus et inconscient de ce fait, et donc à ce titre est dominé : et jusqu’à la conduite de sa vie lui échappe, tant les chemins prit par un individu sont rétrospectivement une suite de choix entre des options évidentes selon le développement socio-économique de son milieu. L’époque archaïque du capitalisme ne laissait guère le choix entre tailleur et tisserand aux canuts ; celle d’aujourd’hui dissimule sous la fausse diversité des parcours indivduels et des choix de marchandise la pauvreté du vécu, l’unité de la misère, et même l’absence de conscience du caractère prévisible de la majorité des parcours individuels.

Nous sommes un peu comme les paysans du “moyen-âge”, rarement dérangé dans une vie quotidienne cyclique et répétitive, sinon de temps en temps par le passage d’une horde mongole qui balaye tout. La différence précise est que, dans notre rôle de spectateur passif, nous nous émouvons beaucoup sans jamais vraiment agir ; et nous marquons une différence fondamentale entre tout ce qui change tout le temps, et ce qui change par un hasard malheureux.

Jusqu’à l’expression d’opinions conventionnels comme contradictoires est ramené a un pur exercice performatif, démonstratif, qui nous ramène plus à prouver et étaler la marchandise idéologique et culturelle à laquelle nous nous identifions. Ainsi vont les partages en ligne d’opinions et de faits divers, les discussions futiles et les débats sans dialogue

Ainsi, la dématérialisation de la vie depuis 30 ans, les décisions politiques dramatiques, l’inconséquence de nos gouvernants, les catastrophes purement industrielles, et plus récemment les influx neufs dans les doctrines du pouvoir, sont vécus avec une résignation certaine, ou avec une tentative si désabusée de s’emparer du sujet - comme ces américains qui se pressent aux urnes - que même le plus dupe des spectateurs y trouve quelque ridicule à penser qu’un changement s’opère.

Et on ne s’aperçoit que bien peu d’à quel point l’infrastructure urbaine ou le support technologique de nos vies envahissent de plus en plus notre univers mental ; mais l’incendie d’une cathédrale ou d’un grand espace de forêt, l’augmentation du niveau de la mer, sont beaucoup plus dramatiques, et demandent à non seulement se lamenter, mais aussi trouver une substance critique pour nourrir son insatisfaction à l’idée d’une incohérence passagère dans ce monde si largement accepté, souvent un blâme docile, toujours très pauvre pour nous nourrir et jamais vraiment appuyé décisivement.

Là encore, on voit dans le choix des sujets une aptitude du spectateur à se soucier uniquement d’une nature figée prise en passant plutôt que d’enjeux réels touchant à sa vie. Les surfaces agricoles, l’eau potable, l’halieutique, les ressources nécessaires au fonctionnement pacifique d’une économie capitaliste, font dépendre bien plus de vie que les rhinocéros blancs et les pandas - et pour se libérer, il faudrait songer sérieusement à ces 2 ou 3 milliards de vies qui pourraient devenir subitement en trop dès lors que le système devra se maintenir avec moins de ressources, ces gens qui ont le même droit à la vie que nous.

En bref, notre époque a traité la croissance des contradictions et des sujets d’inquiétude réelle comme le capitalisme tardif a traité la nécessité de trouver de nouveaux marchés et débouchés économiques.

En ouvrant la consommation au consommateur, en permettant au consommateur de s’identifier à sa marque personnelle, en créant une fausse diversité parmi les produits, en induisant chez le consommateur un besoin d’aller plus loin dans un domaine superficiel déjà épuisé, en l’invitant à se renouveller faussement dans sa misère. On ne vend plus une marchandise, on vend une marque ; il en va ainsi de toutes les tentatives dérisoires de s’emparer de l’actualité, de la commenter ou de la critiquer selon un parti-prit choisit, de se créer des attitudes et postures en lien avec sa marchandise choisit. La consommation idéologique se veut être une névrose et une aliénation au même titre que le portable, la voiture, le sucre, l’apparence socialement exprimée ou la famille ; il s’agit de se choisir une nuisance personnelle qui nous éloignera encore plus du réel en nous prescrivant une suite répétitive de comportements, d’attitude, de moments d’indignation, de postures inutiles. Même les plus radicales des voies ainsi exprimées ne sont que des récupérations mal bricolées, qui ne nous donnent aucun pouvoir sur nos vies, et n’offrent certainement pas de perspective révolutionnaire sérieuse.

J’ai pensé en avril que peut être que cette crise sanitaire révèlera à certains que la dépossession politique, l’absence d’emprise ou de vision sur son vécu et son avenir, dont beaucoup ne la remarquent évidemment pas, s’est étendue à tous les aspects de la vie, qui aujourd’hui se résume de plus en plus aux marchandises et aux pollutions qui sont prescrites et imposées, et qui ont tout envahit, tout remplacé. Si nous avons perdu dans la veine de nos qualités et de nos compétences la plupart de nos aspirations personnelles au profit d’une contemplation lente et douloureuse de ce que nous ne sommes pas et n’aspirons pas vraiment à être, la présente “crise” n’est rien d’autre que celle du quotidien. Quotidien déjà traumatique pour beaucoup, mais dont le cours ne s’efface jamais réellement : la dissociation totale par rapport au cours de sa propre vie, assimilée à la dépression - c’en est une forme, mais il faut en différencier les sources - que certains expérimentent activement, n’est peut être qu’une des seules preuves de la logique que nos corps contiennent encore. Comment ne pas percevoir une contradiction évidente entre l’absence d’emprise sur notre existence, l’absence de lien avec l’autre, l’absence de dialogue réel dans notre quotidien, et l’apparence de conscience et de projections libres que nous vendent les structures sociales.

Le covid est un simple prolongement de cette misère sur d’autres étapes de notre vie. La volonté si désespérée de Macron de nous envoyer au travail a été confondu avec une volonté de sauver l’économie, qui vaudrait plus que la vie : alors que c’est réellement la vie quotidienne et son rythme normalement indestructible, la vie répétitive qui maintient les corps en marche et leur donne un sens tronqué, qui est l’enjeu de cette activité économique que le gouvernement souhaite de tout coeur relancer.

Bien entendu, la phase la plus dupe reste celle des premiers jours de l’épidémie, les réactions insensées s’enchainant, l’illusion d’une participation collective réussissant à se recréer sur des slogans plus absurdes les uns que les autres.

Car comment s’identifier à un mouvement de mort aussi abstrait que celui ci? Comment le résumer aux images ridicules partagées, aux messages citoyennistes absurdes et aux tentatives maladroites de renforcer encore les prérogatives de l’état, d’abaisser encore l’homme, de lui retirer jusqu’à la représentation de sa participation à l’état? La police vous gère dans la rue, vous allez taffer, et votre privilège est d’applaudir aux fenêtres, de vous sentir unis dans votre éloignement de tout pouvoir et de tout lien social effectif.

Combien de personnes vont réellement vivre de manière traumatique cet événement, la dépossession d’un quotidien déjà appauvri et nullifié, sinon en devant le vivre plus lentement et avec plus de contemplation, moins d’ivresse, peut être moins de drogues? Peut être que ce qui affaiblit ici la sanité mentale, c’est de voir - et c’est la seule chose que le gouvernement veut absolument maintenir - au travers de la lassitude et du temps-long la pauvreté de la vie quotidienne partagée des habitants du 21ème siècle. Le confinement n’aura pas créé cet effet, du moins pas de manière apparente : mais c’est le propre du révolutionnaire de ne pas voir les influx chez l’homme réel, aussi mon analyse s’arrêtera là. L’être humain est toujours plus créatif et conscient de ce qui est bon pour lui que ce qu’on pense, car d’une manière passive, en sommeil. Sa conscience active est celle du siècle, absurde et hors-sol, mais les changements, même légers, qui s’opèrent, échappent a l’oeil même du plus lucide des révolutionnaires, car ses préoccupations sont trop transformées.

Le texte de Lisez Véloce, plus court que le commentaire mais bon c’est l’intro donc normal

Thèse - 115

Aux nouveaux signes de négation, incompris et falsifiés par l’aménagement spectaculaire, qui se multiplient dans les pays les plus avancés économiquement, on peut déjà tirer cette conclusion qu’une nouvelle époque s’est ouverte : après la première tentative de subversion ouvrière, c’est maintenant l’abondance capitaliste qui a échoué. Quand les luttes antisyndicales des ouvriers occidentaux sont réprimées d’abord par les syndicats, et quand les courants révoltés de la jeunesse lancent une première protestation informe, dans laquelle pourtant le refus de l’ancienne politique spécialisée, de l’art et de la vie quotidienne, est immédiatement impliqué, ce sont là les deux faces d’une nouvelle lutte spontanée qui commence sous l’aspect criminel. Ce sont les signes avant-coureurs du deuxième assaut prolétarien contre la société de classes. Quand les enfants perdus de cette armée encore immobile reparaissent sur ce terrain, devenu autre et resté le même, ils suivent un nouveau « général Ludd » qui, cette fois, les lance dans la destruction des machines de la consommation permise.

Pour aller plus loin sur le concept de réification et d’aliénation, avant d’entrer réellement dans le vif du sujet avec Debord

Autre texte de Lisez Véloce dans la même veine