De la misère en milieu étudiant

NdA : Ce texte a été initialement posté sur Discord le 18 Novembre 2020

Le “coup de strasbourg” est un événement intéressant. Méconnu au sein de la désinformation générale sur l’histoire réelle du mouvement ouvrier et de ses branches théoriques, depuis que les récupérations hâtives, les martyrologies et les podcast ont remplacé le savoir pratique de la lutte des classes, il s’agit pourtant d’une action qui fit parler à l’époque, dans la lignée des rares ébauches de mises en pratique de l’attitude et des propos de l’Internationale Situationniste. Celle-ci, contactée par quelques infiltrés de l’UNEF qui cherchaient à créer une imposture dans la veine des dernières actions Situs - comme par exemple la foi marquante où un jeune lettriste, déguisé en prêtre, était monté sur une tribune et avait déclamé que Dieu était mort (puis s’était fait bousiller la gueule par la foule des vieux cathos). Un membre de l’internationale, Khayati, a été détaché pour les aider à réaliser un tract : les membres de cette branche dissidente de l’UNEF, ayant remporté les élections locales à Strasbourg, ont employé tous les fonds de la branche locale pour imprimer le tract. Puis, ont convoqué tout le monde a une réunion, ont annoncé que l’UNEF puait la merde et qu’il fallait la dissoudre, distribuant, à l’appui, le texte rédigé avec Khayati.

Il s’agit en gros d’un monceau d’injures et de constats sur ce que sont en substance les étudiants, sur tous les aspects miséreux de leur existence et leurs croyances ridicules, et, déroulés de là, un exposé de la théorie révolutionnaire portée par les situs a l’époque, ainsi que plusieurs critiques sans concessions de la bureaucratie soviétique et de l’état mental dans lequel l’époque baigne.

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Quelques passages sont particulièrement clairs sur ce qu’est alors la théorie qui émerge depuis quelques années déjà de la revue Situationniste. Il faut noter que la fac était déjà un repère de fumistes et d’imbéciles à l’époque, mais que les mythes quant à la pertinence des quelques sujets abordés par la pléthore de dinosaures de la contestation molle et de la recherche élaborée sur des sujets sans intérêt réel étaient très courrants. L’université aujourd’hui est devenu un crachoir pour la bourgeoisie, qui a une époque cependant ne pouvait se passer des travailleurs et consommateurs formatés par la machine scolaire ; mais représentait une sorte d’égide de la conscience et du discours pour les chiens de garde de la nouvelle gauche, qui fit preuve en mai 68 de son incapacité à aller au bout de ses rares convictions réelles, et en plus de sa volonté profonde, moderniser le capitalisme et lui donner les moeurs qui adapteront toutes les générations futures aux nouveaux dogmes de la société industrielle.

Cette critique est donc particulièrement véhémente tant vis à vis des étudiants que des staliniens, qui, a l’époque, représentaient une force politique bien moins décrêpit, bien que déjà complètement incapable d’entreprendre quoique ce soit de sérieux ou de comprendre l’époque comme elle était. Les mensonges des marxistes-léninistes allaient de pair avec les illusions répandues chez les étudiants, qui étaient à la matrice de tous les mythes que la société post-68 entretiendra sur elle même. Les boomers se faisant traiter d’abrutis avant l’heure, ce texte est donc toujours valable aujourd’hui.

Tout ceci étant annoncé je vais balancer ici quelques passages plus lisibles et intéressants.

L’étudiant ne se rend même pas compte que l’histoire altère aussi son dérisoire monde « fermé ». La fameuse « Crise de l’Université », détail d’une crise plus générale du capitalisme moderne, reste l’objet d’un dialogue de sourds entre différents spécialistes. Elle traduit tout simplement les difficultés d’un ajustement tardif de ce secteur spécial de la production à une transformation d’ensemble de l’appareil productif. Les résidus de la vieille idéologie de l’Université libérale bourgeoise se banalisent au moment où sa base sociale disparaît. L’Université a pu se prendre pour une puissance autonome à l’époque du capitalisme de libre-échange et de son Etat libéral, qui lui laissait une certaine liberté marginale. Elle dépendait, en fait, étroitement des besoins de ce type de société : donner à la minorité privilégiée, qui faisait des études, la culture générale adéquate, avant qu’elle ne rejoigne les rangs de la classe dirigeante dont elle était à peine sortie. D’où le ridicule de ces professeurs nostalgiques [6], aigris d’avoir perdu leur ancienne fonction de chiens de garde des futurs maîtres pour celle, beaucoup moins noble, de chiens de berger conduisant, suivant les besoins planifiés du système économique, les fournées de « cols blancs » vers leurs usines et bureaux respectifs. Ce sont eux qui opposent leurs archaïsmes à la technocratisation de l’Université, et continuent imperturbablement à débiter les bribes d’une culture dite générale à de futurs spécialistes qui ne sauront qu’en faire.

Plus sérieux, et donc plus dangereux, sont les modernistes de la gauche et ceux de l’U.N.E.F. menés par les « ultras » de la F.G.E.L., qui revendiquent une « réforme de structure de l’Université », une « réinsertion de l’Université dans la vie sociale et économique », c’est-à-dire son adaptation aux besoins du capitalisme moderne. De dispensatrices de la « culture générale » à l’usage des classes dirigeantes, les diverses facultés et écoles, encore parées de prestiges anachroniques, sont transformées en usines d’élevage hâtif de petits cadres et de cadres moyens. Loin de contester ce processus historique qui subordonne directement un des derniers secteurs relativement autonomes de la vie sociale aux exigences du système marchand, nos progressistes protestent contre les retards et défaillances que subit sa réalisation. Ils sont les tenants de la future Université cybernétisée qui s’annonce déjà çà et là [7]. Le système marchand et ses serviteurs modernes, voila l’ennemi.

Mais il est normal que tout ce débat passe par-dessus la tête de l’étudiant, dans le ciel de ses maîtres et lui échappe totalement : l’ensemble de sa vie, et a fortiori de la vie, lui échappe.

[…]

Mais la misère réelle de la vie quotidienne étudiante trouve sa compensation immédiate, fantastique, dans son principal opium : la marchandise culturelle. Dans le spectacle culturel, l’étudiant retrouve naturellement sa place de disciple respectueux. Proche du lieu de production sans jamais y accéder – le Sanctuaire lui reste interdit – l’étudiant découvre la « culture moderne » en spectateur admiratif. A une époque où l’art est mort, il reste le principal fidèle des théâtres et des ciné-clubs, et le plus avide consommateur de son cadavre congelé et diffusé sous cellophane dans les supermarchés pour les ménagères de l’abondance. II y participe sans réserve, sans arrière-pensée et sans distance. C’est son élément naturel. Si les « maisons de la culture » n’existaient pas, l’étudiant les aurait inventées. Il vérifie parfaitement les analyses les plus banales de la sociologie américaine du marketing : consommation ostentatoire, établissement d’une différenciation publicitaire entre produits identiques dans la nullité (Pérec ou Robbe-Grillet ; Godard ou Lelouch).

Et, des que les « dieux » qui produisent ou organisent son spectacle culturel s’incarnent sur scène, il est leur principal public, leur fidèle rêvé. Ainsi assiste-t-il en masse à leurs démonstrations les plus obscènes ; qui d’autre que lui peuplerait les salles quand, par exemple, les curés des différentes églises viennent exposer publiquement leurs dialogues sans rivages (semaines de la pensée dite marxiste, réunions d’intellectuels catholiques) ou quand les débris de la littérature viennent constater leur impuissance (cinq mille étudiants à « Que peut la littérature ? »).

Incapable de passions réelles, il fait ses délices des polémiques sans passion entre les vedettes de l’Inintelligence, sur de faux problèmes dont la fonction est de masquer les vrais : Althusser - Garaudy - Sartre - Barthes - Picard - Lefebvre – Levi-Strauss - Hallyday - Chatelet - Antoine. Humanisme - Existentialisme - Structuralisme - Scientisme - Nouveau Criticisme - Dialecto-naturalisme - Cybernétisme - Planétisme - Métaphilosophisme.

Dans son application, il se croit d’avant-garde parce qu’il a vu le dernier Godard, acheté le dernier livre argumentiste [10], participé au dernier happening de Lapassade, ce con. Cet ignorant prend pour des nouveautés « révolutionnaires », garanties par label, les plus pâles ersatz d’anciennes recherches effectivement importantes en leur temps, édulcorées à l’intention du marché. La question est de toujours préserver son standing culturel. L’étudiant est fier d’acheter, comme tout le monde, les rééditions en livre de poche d’une série de textes importants et difficiles que la « culture de masse » répand à une cadence accélérée [11]. Seulement, il ne sait pas lire. Il se contente de les consommer du regard.

[…]

Considérée en elle même, la « Jeunesse » est un mythe publicitaire déjà profondément lié au mode de production capitaliste, comme expression de son dynamisme. Cette illusoire primauté de la jeunesse est devenue possible avec le redémarrage de l’économie, après la Deuxième Guerre mondiale, par suite de l’entrée en masse sur le marché de toute une catégorie de consommateurs plus malléables, un rôle qui assure un brevet d’intégration à la société du spectacle. Mais l’explication dominante du monde se trouve de nouveau en contradiction avec la réalité socio-économique (car en retard sur elle) et c’est justement la jeunesse qui, la première, affirme une irrésistible fureur de vivre et s’insurge spontanément contre l’ennui quotidien et le temps mort que le vieux monde continue à secréter à travers ses différentes modernisations. La fraction révoltée de la jeunesse exprime le pur refus sans la conscience d’une perspective de dépassement, son refus nihiliste. Cette perspective se cherche et se constitue partout dans le monde. Il lui faut atteindre la cohérence de la critique théorique et l’organisation pratique de cette cohérence.

Au niveau le plus sommaire, les « Blousons noirs », dans tous les pays, expriment avec le plus de violence apparente le refus de s’intégrer. Mais le caractère abstrait de leur refus ne leur laisse aucune chance d’échapper aux contradictions d’un système dont ils sont le produit négatif spontané. Les « Blousons noirs » sont produits par tous les côtés de l’ordre actuel : l’urbanisme des grands ensembles, la décomposition des valeurs, l’extension des loisirs consommables de plus en plus ennuyeux, le contrôle humaniste-policier de plus en plus étendu à toute la vie quotidienne, la survivance économique de la cellule familiale privée de toute signification. Ils méprisent le travail mais ils acceptent les marchandises. Ils voudraient avoir tout ce que la publicité leur montre, tout de suite et sans qu’ils puissent le payer. Cette contradiction fondamentale domine toute leur existence, et c’est le cadre qui emprisonne leur tentative d’affirmation pour la recherche d’une véritable liberté dans l’emploi du temps, l’affirmation individuelle et la constitution d’une sorte de communauté. (Seulement, de telles micro-communautés recomposent, en marge de la société développée, un primitivisme où la misère recrée inéluctablement la hiérarchie de la bande.

Cette hiérarchie, qui ne peut s’affirmer que dans la lutte contre d’autres bandes, isole chaque bande et, dans chaque bande, l’individu.) Pour sortir de cette contradiction, le « Blouson noir » devra finalement travailler pour acheter des marchandises – et là tout un secteur de la production est expressément fabriqué pour sa récupération en tant que consommateur (motos, guitares électriques, vêtements, disques, etc.) – ou bien il doit s’attaquer aux lois de la marchandise, soit de façon primaire en la volant, soit d’une façon consciente en s’élevant à la critique révolutionnaire du monde de la marchandise. La consommation adoucit les mœurs de ces jeunes révoltés, et leur révolte retombe dans le pire conformisme. Le monde des « Blousons noirs » n’a d’autre issue que la prise de conscience révolutionnaire ou l’obéissance aveugle dans les usines.

(Bien après, dans une partie plus centrée sur le stalinisme puis sur la révolution, après avoir notamment évoqué le mouvement de Zengakuren au Japon)

Celle-ci doit elle-même rompre définitivement, avec sa propre préhistoire, et tirer toute sa poésie de l’avenir. Les « Bolcheviks ressuscités » qui jouent la farce du « militantisme » dans les différents groupuscules gauchistes, sont des relents du passé, et en aucune manière n’annoncent l’avenir. Epaves du grand naufrage de la « révolution trahie », ils se présentent comme les fidèles tenants de l’orthodoxie bolchevique : la défense de l’U.R.S.S. est leur indépassable fidélité et leur scandaleuse démission.

Ils ne peuvent plus entretenir d’illusions que dans les fameux pays sous-développés [22] où ils entérinent eux-mêmes le sous-développement théorique. De Partisans (organe des stalino-trotskismes réconciliés) à toutes les tendances et demi-tendances qui se disputent « Trotsky » à l’intérieur et à l’extérieur de la IVe Internationale, règne une même idéologie révolutionnaire, et une même incapacité pratique et théorique de comprendre les problèmes du monde moderne. Quarante années d’histoire contre-révolutionnaire les séparent de la Révolution. Ils ont tort parce qu’ils ne sont plus en 1920 et, en 1920, ils avaient déjà tort. La dissolution du groupe « ultra-gauchiste » Socialisme ou Barbarie après sa division en deux fractions, « moderniste cardaniste » et « vieux marxiste » (de Pouvoir Ouvrier), prouve, s’il en était besoin, qu’il ne peut y avoir de révolution hors du moderne, ni de pensée moderne hors de la critique révolutionnaire à réinventer [23]. Elle est significative en ce sens que toute séparation entre ces deux aspects retombe inévitablement soit dans le musée de la Préhistoire révolutionnaire achevée, soit dans la modernité du pouvoir, c’est-à-dire dans la contre-révolution dominante : Voix ouvrière ou Arguments.

Quant aux divers groupuscules « anarchistes », ensemble prisonniers de cette appellation, ils ne possèdent rien d’autre que cette idéologie réduite à une simple étiquette. L’incroyable « Monde Libertaire », évidemment rédigé par des étudiants, atteint le degré le plus fantastique de la confusion et de la bêtise. Ces gens-là tolèrent effectivement tout, puisqu’ils se tolèrent les uns les autres.

La société dominante, qui se flatte de sa modernisation permanente, doit maintenant trouver à qui parler, c’est-à-dire à la négation modernisée qu’elle produit elle-même [24] : « Laissons maintenant aux morts le soin d’enterrer leurs morts et de les pleurer. » Les démystifications pratiques du mouvement historique débarrassent la conscience révolutionnaire des fantômes qui la hantaient ; la révolution de la vie quotidienne se trouve face à face avec les tâches immenses qu’elle doit accomplir. La révolution, comme la vie qu’elle annonce, est à réinventer. Si le projet révolutionnaire reste fondamentalement le même : l’abolition de la société de classes, c’est que, nulle part, les conditions dans lesquelles il se forme n’ont été radicalement transformées. Il s’agit de le reprendre avec un radicalisme et une cohérence accrus par l’expérience de la faillite de ses anciens porteurs, afin d’éviter que sa réalisation fragmentaire n’entraîne une nouvelle division de la société.

La lutte entre le pouvoir et le nouveau prolétariat ne pouvant se faire que sur la totalité, le futur mouvement révolutionnaire doit abolir, en son sein, tout ce qui tend à reproduire les produits aliénés du système marchand [25] : il doit en être, en même temps, la critique vivante et la négation qui porte en elle tous les éléments du dépassement possible. Comme l’a bien vu Lukács (mais pour l’appliquer à un objet qui n’en était pas digne : le parti bolchevik), l’organisation révolutionnaire est cette médiation nécessaire entre la théorie et la pratique, entre l’homme et l’histoire, entre la masse des travailleurs et le prolétariat constitué en classe. Les tendances et divergences « théoriques » doivent immédiatement se transformer en question d’organisation si elles veulent montrer la voie de leur réalisation. La question de l’organisation sera le jugement dernier du nouveau mouvement révolutionnaire, le tribunal devant lequel sera jugée la cohérence de son projet essentiel : la réalisation internationale du pouvoir absolu des Conseils Ouvriers, tel qu’il a été esquissé par l’expérience des révolutions prolétariennes de ce siècle. Une telle organisation doit mettre en avant la critique radicale de tout ce qui fonde la société qu’elle combat, à savoir : la production marchande, l’idéologie sous tous ses déguisements, l’Etat et les scissions qu’il impose.