Réification, désillusion et auto-mystification

NdA : Ce texte a été initialement posté sur Discord le 21 Décembre 2020

De qui exactement sommes nous les rejetons ? Les divisions ne sont pas évidentes dans un pays où l’histoire des classes sociales a été si profondément mitigée après la 2ème guerre mondiale , où la logique du travail en usine s’est étendue à tous les aspects de la ville tandis que, dans un mouvement en apparence contradictoire mais tout à fait consubstantiel, les critères de la survie-augmentée, de la consommation abrupte qui semblait caractériser les classes sous-bourgeoises et petites bourgeoises (moyennes), se sont également étendus à la plupart des classes sociales jugées “prolétaires”.

C’est ce mensonge fondamental qu’une sorte de moyennisation de la société aurait définitivement achevé une lutte des classes à laquelle on aurait fait mine de croire avant, mêlé à quelques confusions entretenues au niveau individuel, qui permet à quelques spécialistes assermentés et traîtres reconnus de clamer que le prolétariat, désormais satisfait de ses conditions de vie, n’a plus qu’à réclamer périodiquement un peu d’amélioration.

Le prolétariat subsiste comme l’écrasante majorité de ceux rejetés en marge de la vie ; il est la totalité de cette population qui reste dépendant de sa force de travail, soumis à la logique du salariat, et qui ne peut prétendre, dans les années présentes et à venir de sa vie, profiter librement et pleinement de son existence. Au delà de ça, la culture (comme ensemble des représentations que notre société a d’elle même) ne parvient pas à cacher la réalité de notre époque, sa misère morale et intellectuelle cachée et révélée par l’abondance des machines et de la consommation. La réalisation toujours plus poussée de l’aliénation capitaliste a déjà esquissé les premières marques de cette marginalisation demi-consciente : anomie, inconsistance, addictions profondes, abrutissement consommateur, distanciation avec soit-même, perte du lien social, superficialité dans l’apparence, suicide et dépression en masse.

La réalité fondamentale de l’aliénation et de l’exploitation dépasse cette mise en demeure de l’existence individuelle, surtout perceptible par la jeunesse. Le prolétariat n’est rien d’autre que cette classe expulsée de l’emploi de sa vie, qui n’aura dans son existence ni le libre emploi de ses jours, ni la conscience de ses désirs et de sa réalisation possible, ni même la simple faculté à prendre des décisions politiques significatives dans un cadre élargit. Le projet d’émancipation du travail doit s’étendre à tous les aspects de la vie, posant la nécessité d’une critique unitaire du monde d’aujourd’hui ; car l’aliénation du capitalisme, qui se situait dans ses phases primitives au niveau du salariat, dans l’usine et son monde, s’est étendu partout, imposant sa logique et ses nécessités à tous les niveaux de la vie.

a réalisation toujours plus poussée et intensifiée de cette aliénation, de la dépossession de l’être humain au profit des machines de la consommation permise, de l’exploitation salariale et des illusions politiques qui soutiennent cet ordre inacceptable, s’est traduit dans les années post-2GM par la réalité nouvelle de la société spectaculaire. Si la première phase de la domination de l’économie s’était traduite par l’expansion rapide et violente du capitalisme - en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud par les armes, les nouveaux marchés s’ouvrant par la force - c’est le second mouvement, qui consista à l’ouverture de nouveaux marchés à l’intérieur des frontières existantes du capitalisme industriel, qui pava la voie au dépassement des phases d’accumulation primitive. La marchandise envahissait désormais le monde ouvrier, qui allait découvrir les illusions de la consommation et de la survie augmentée ; le fordisme, cinquante ans avant les années de l’abondance nouvelle qui changea le monde après la 2GM, avait démarré ce nouveau mouvement. Pour écouler son surplus et continuer son expansion obligatoire, le sujet automate de l’économie, « la baisse tendancielle du taux de profit », allait envahir la vie de ses travailleurs, en augmentant artificiellement le niveau de vie, tout en contrôlant toujours plus l’existence du travailleur. Entre-temps, démontrant l’équivalent politique de cette doctrine, le même Ford soutiendra le modèle de société nazi, celui d’une société de dissolution de l’individu. Cette aliénation devenue totalitaire repose sur deux tensions fondamentales : la plus massive et évidente est l’atomisation croissante de l’individu, notamment via l’urbanisation, c’est à dire la séparation entre les individus, mais également par la séparation entre l’individu et sa production, ses passions, l’infrastructure qui l’entoure, le pouvoir qu’il a sur la société. Bref, en entretenant l’individualisation, l’aliénation et les illusions fondamentales du nouveau système, le spectacle a détruit la société en tant qu’ensemble cohérent de groupes humains : le lien social authentique, le sentiment collectif, n’existe désormais plus que dans quelques espaces péri-urbains – banlieues et vieilles communautés. Dans ces espaces jugés superflus par les organisateurs de la société, les traces subsistant de ces espaces sociaux de contact réel n’existent que car le conflit avec les conditions de vie est nécessaire, que l’insatisfaction durable et la violence lie les gens. On voit par ailleurs que les percées des nouvelles technologies, du mode de vie pré-cybernétique, et le désir toujours réel de s’intégrer aux cadres existants de la société du travail, condamnent depuis quelques temps cette société non-décomposée à se résorber à son tour. Si la confusion et la mystification ne suffisent pas à briser l’esprit de ces ensembles, ce sera par des attaques plus franches de l’état.

L’atomisation se caractérise donc par : la perte du lien social – la perte du sens historique – les illusions permises quant à la consommation et à l’accomplissement individuel – l’idée même d’individualisme – la nécessitée de la possession matériel – l’addiction aux objets de la cybernétique (extensions de son corps, le portable, la voiture, l’écran) – l’absence de conscience – des représentations complètement limitées dans la culture et la politique, donc l’inconscience vis à vis de son niveau de vie réel – la perte de la logique et de la faculté à échanger, dialoguer – une dégradation de tous les critères d’être et d’avoir en critère d’apparence.

Bien évidement, il est possible de supprimer la conscience qu’on a d’une dégradation de son existence, mais pas les effets réels ; et ainsi le cortège des suicidaires, des dépressifs, des fous et des illuminés marche main dans la main avec tous ceux faussement satisfaits de leur existence.

En second lieu, la tension historique dont l’atomisation est une partie de l’infrastructure repose sur tout ce que la société spectaculaire a développé en terme de techniques, de culture et de systèmes politiques et économiques. Cette tension totalitaire est la cybernétique, l’expansion continuelle de l’emprise de l’état et de l’économie sur nos vies. La technique et les rapports sociaux changent au même rythme ; l’interface de nos échanges se fixe de plus en plus sur ce mode « auto-entrepreneur », où l’individu note et classifie son prochain selon des catégories économiques, son utilité et ses critères d’apparence, tout en travaillant à sa propre image. Les reflets que nous renvoyons devenant peu à peu l’image réelle de notre être, y compris pour nous même, la vie se vide de sa substance, et toute expérience authentique du vécu, de la vie et de l’individualité comme du collectif ne sont plus qu’un lointain souvenir. Seul reste le temps cyclique des échanges économiques, de la production et de l’apparence.

La fusion du cours mondial de l’histoire avec ce mode socio-économique ne laissera donc, passé la paupérisation, les crises et la transformation cybernétique, que les populations intégrées et les populations superflues. Pour soutenir le niveau de vie de 800 millions d’occidentaux, il fallait déjà une misère continue, pour une partie de cette population même, et pour les classes travailleuses exploitées des autres continents. Un milliard supplémentaires d’hommes pouvaient prétendre à des conditions de vie similaires quoique contrefaites sur les autres continents ; mais à terme, le reste de l’humanité n’est que force de travail, voir pire, entièrement dispensable, reléguée aux bidonvilles, aux périphéries écrasées et aux prisons.

Ainsi, ce mode de vie jugé évolué repose déjà sur l’exploitation d’une partie énorme de la population mondiale, et la paupérisation augmente déjà à nouveau ; mais également sur la destruction de notre environnement immédiat. Pollution atmosphérique générale, bouffe industrielle, sols empoisonnés, réserves d’eau potable amoindries, enlaidissement et appauvrissement de la planète, paupérisation croissante - le durcissement général des conditions d’existence qui est au devant de nos existences a déjà lieu. La société du futur ne réglera pas la crise, mais seulement l’humain en son centre, et le cortège des technologies de contrôle et d’insertion de l’état et de l’économie dans nos vies ne fera qu’augmenter notre misère, nous éloigner de toute expérience authentique et de tout lien social.

Tous ces aspects de la vie présente, ces tensions historiques et ces modalités de notre existence, questionnent l’héritage que nous tirons des luttes. La nécessité d’une critique unitaire et totale ne peut négliger son parcours théorique, mais ne peut tomber dans le travers propre des spécialistes de la fonction contestatrice, syndicalistes et « experts » assermentés par l’état, héritiers des échecs fondamentaux du prolétariat : les nouvelles divisions de classe entraînées par les trahisons réformistes des sociaux-démocrates, ou par l’affrontement entre capitalisme bureaucratique et capitalisme bourgeois, qui justifia l’écrasement de tous les mouvements authentiquement révolutionnaires.

Une lecture de Marx, des penseurs communistes et anarchistes, ne peut se faire qu’avec la volonté de reprendre leurs intuitions fondamentales, l’expérience qu’ils ont illustré et la formulation qu’ils ont inventé, mais ne peut chercher à établir des continuités théoriques dogmatiques, qui viseraient à légitimer un usage de Marx contre un autre ; cet exercice purement artificiel ne représente que trop bien les tendances modernes des héritiers du marxisme et de l’anarchisme, qui s’éparpillent en de très superficielles tentatives de récupération et d’appropriation d’héritages théoriques. Les héritiers du marxisme et ses détracteurs montrent la même incapacité à le comprendre et l’utiliser.

Les échecs de la première phase de la lutte des classes sont ses succès ouverts : le luddisme, les journées de Juin, l’insurrection républicaine de 1851, la Commune de Paris, la révolution Mexicaine, le soulèvement des soviets en Russie, le Bienno Rosso et le Mai Rampant Italien, l’insurrection Asturienne puis la révolution Espagnole, les tentatives Irlandaises, Coréennes et Japonaises, toutes ces expériences sont des réussites qui avant d’être écrasées dans le sang auront mis en pratique de nombreux enseignements à tirer, non pas dans le but de servir d’objet d’érudition, mais simplement pour servir à la formation d’un nouveau noyau révolutionnaire qui fournira à la prochaine vague révolutionnaire les outils nécessaires à sa réalisation.

Derrière les mystifications des partisans des bureaucraties communistes et de la martyrologie anarchiste, derrière les diversions et les oublis volontaires de l’histoire bourgeoise et universitaire, le projet révolutionnaire prolétaire a prouvé sa viabilité, sa force, sa créativité. Si l’histoire de ses formes les plus élémentaires est difficile d’accès, et notamment les Conseils Ouvriers, sa vérité fondamentale a suscité des conduites et des idées d’un genre nouveau, toujours séduisant et riche en outils et en épreuves passées à analyser. Seule expression de pouvoir et d’émancipation spontanée des prolétaires, de leurs visées révolutionnaires, systématiquement entravées par les sociaux-traitres de tout acabit ; seul lieu où l’émancipation économique du travail pouvait être réalisée par les travailleurs, où toutes les questions nécessaires pouvaient être posées, concentrant toutes les fonctions de décision et d’exécution, fédérées par des délégués révocables à la base, et attaquant le vieux monde, sa fausse-conscience et ses défenseurs armés avec un sens de l’histoire inébranlable.

Thèse 116 de la SDS

La forme politique enfin découverte sous laquelle l’émancipation économique du travail pouvait être réalisée » a pris dans ce siècle une nette figure dans les Conseils ouvriers révolutionnaires, concentrant en eux toutes les fonctions de décision et d’exécution, et se fédérant par le moyen de délégués responsables devant la base et révocables à tout instant. Leur existence effective n’a encore été qu’une brève ébauche, aussitôt combattue et vaincue par différentes forces de défense de la société de classes, parmi lesquelles il faut souvent compter leur propre fausse conscience. Pannekoek insistait justement sur le fait que le choix d’un pouvoir des Conseils ouvriers « propose des problèmes » plutôt qu’il n’apporte une solution. Mais ce pouvoir est précisément le lieu où les problèmes de la révolution du prolétariat peuvent trouver leur vraie solution. C’est le lieu où les conditions objectives de la conscience historique sont réunies ; la réalisation de la communication directe active, où finissent la spécialisation, la hiérarchie et la séparation, où les conditions existantes ont été transformées « en conditions d’unité ». Ici le sujet prolétarien peut émerger de sa lutte contre la contemplation : sa conscience est égale à l’organisation pratique qu’elle s’est donnée, car cette conscience même est inséparable de l’intervention cohérente dans l’histoire.

Tactique et éthique ne vont que dans le sens de faire vivre ces idées « flottantes » de la révolution, qui demeurent constamment suspendues au dessus de la conscience objective que le prolétariat a de sa misère, mais ne percent et restituent dans son ensemble l’histoire des précédentes luttes que lors des grandes crises. Le géant endormi, la classe des masses détenant en puissance le pouvoir de la production, de son arrêt ou de sa revalorisation, ne dispose même plus des bribes de conscience de classe dont elle pouvait disposer au moment de son écrasement par l’action conjuguée des défenseurs du vieux monde capitaliste, et de ses alliés objectifs des bureaucraties soviétiques et chinoises. Elle a perdu toute perspective politique immédiate autre que les vieilles mystifications politiques, du socialisme réformiste au trotskysme, en passant par les mensonges avoués du libéralisme et de la justice sociale.

La seule puissance capable de changer le monde devra le faire dans un effort ininterrompu, qui commencera à bouleverser l’ordre existant lorsque la conscience du changement sera atteinte ; et pour entamer la réalisation de ce but suprême, il est donc nécessaire que la classe révolutionnaire se réalise elle même dans sa lutte. La révolution, le changement du monde, est à la fois le processus et la fin ; l’action volontaire des masses et la réalisation qu’elles en ont, ainsi que l’objectif final qui se révèle et s’accomplit simultanément.

Le prolétariat devenant son propre but peut ainsi se produire lui même. Le noyau constitué des acteurs et théoriciens de ce mouvement ne peut se complaire dans sa propagande terne ou dans la formation d’une élite révolutionnaire en devenir ; seule lui incombe la tâche d’éclairer ce chemin vers la société à atteindre, c’est à dire toutes les étapes séparant la philosophie de l’histoire actuelle, et le début de l’auto-réalisation de l’histoire par le prolétariat, stade à partir duquel il ne saurait y avoir quiconque pour dicter aux travailleurs les modalités et les formes de leur lutte.

C’est là l’essence même de la lutte des classes ; elle est à la fois le fait présent, la « loi » qui s’annonce comme une description des événements, et un sens de l’histoire qui transcende ce fait vers une réalisation dont on ne connaît la nature exacte, mais dont on doit annoncer et décrire toutes les étapes qui iront jusqu’au moment où le processus irréversible passe aux mains de la classe révolutionnaire authentique.

Le fait que la profondeur critique de notre époque et des expériences passées ne soit pas atteinte par les récupérateurs, les idéologues et les fumiers opportunistes ne devrait pas nous étonner ; mais nous proposant d’être le plus haut degré de conscience révolutionnaire, nous ne pouvons nous permettre de nous laisser confondre avec tous ces courants charognards de l’expérience prolétarienne. C’est précisément pour ne pas se compromettre avec leur vision tronquée de l’histoire et leurs catégorisations arbitraires, qui sont fallacieux et trompeurs vis à vis de toute réalisation aboutie d’une conscience révolutionnaire moderne, que tout développement théorique doit être radicalement critique vis à vis des errances de ces traîtres en devenir, qui sont aux mieux des mystificateurs, au pire des spécialistes du pouvoir. Aucune réalisation partielle de nos objectifs et critère ne doit être satisfaisante ; aucun compromis avec les catégories de base de la misère intellectuelle ne doit être accepté ; aucun nouveau déguisement du vieux monde ne doit voir le jour. Ce qui a manqué à l’intelligence ces cinquante dernières années, c’est précisément le tranchant. Et la réalisation d’une critique nouvelle du capitalisme ne pourra se faire qu’au niveau le plus radical de l’attaque ad hominem et la négation unitaire de l’ordre existant.

Texte 1 - Tout continue normalement (Lisez Véloce)

Texte 2 - La Planète Malade (Guy Debord)

Texte 3 - Adresse à tous ceux qui ne veulent pas gérer les nuisances mais les supprimer (Encyclopédie des Nuisances)

Texte 4 - L’impasse accélérationniste (Lisez Véloce)

Texte 5 - Le mouvement des conseils à Turin (Masini, Malatesta, Gramsci)

Texte 6 - Dans quel but la bourgeoisie a t-elle besoin du désespoir? (Georg Lukacs)

Texte 7 - Tactique et éthique (Georg Lukacs)

Texte 8 - Les Conseils Ouvriers (Anton Pannekoek)

Un peu de conscience historique de la part d’un travailleur Irakien, sans regard ni attitude emprunté. Photo prise sur le siège d’un ministre pendant l’insurrection de Bagdad d’il y a deux ans.