Désenvoûtement et contre-magie
Traité de désenvoûtement et de contre-magie à l'usage des magiciens et praticiens des arts hermétiques déespérés par la difficulté de l'époque.
Ce texte est un manuel pratique à destination des magiciens et n’est pas à mettre entre toutes les mains. Il assume certaines familiarités avec la maîtrise des arts occultes du changement, et son partage pourrait nous nuire à tous. Considérez-vous avertis.
La réalité est le produit du consensus. Si suffisamment de gens pensent que quelque chose est vrai, alors c’est vrai. Si on part de ce postulat, alors le monde tel qu’on le connaît est un reflet direct de l’humanité toute entière. Il serait tentant de sombrer dans une forme de misanthropie, mais nombre d’entre nous savent — ou préfèrent penser — que des puissances sombres sont à l’œuvre et que nous sommes tous victimes d’un envoûtement. Nous sommes parfois accusés d’être des idéalistes, mais c’est cela qui fait de nous des mages. Nous pensons qu’il est possible de changer les choses.
Les magiciens essaient de changer le monde : c’est notre nature. Parmi nous, nombreux sont ceux qui se placent sans le savoir dans l’héritage d’une tradition mystique millénaire qui consiste à considérer que le changement débute par l’éveil des consciences. On agite les bras, on prêche, on éduque et, si Dieu le veut ou par la force de l’amour universel, les gens réalisent qu’ils sont dans l’erreur et changent leurs habitudes. Que la majorité des défenseurs de cette méthode soient eux-mêmes des gens particulièrement convaincus d’avoir été éveillés par ces mêmes méthodes ne tient pas du hasard. Les adeptes de cette pratique sortent des temples et des universités ; ils ont passé la majorité de leur vie sur des bancs. Ils ont tendance à projeter sur tout le monde leur amour pour les professeurs et les figures d’intellectuels, qui n’est généralement pas partagé par le reste de la société. Appelons cette tradition “l’éveillisme”.
Cette magie est profondément vulgaire. Elle prend le problème à l’envers et par son bout le plus tenace. Les gens détestent qu’on leur fasse la morale, qu’on cherche à les éduquer, parce que ça revient à leur imposer quelque chose. La démarche est flagrante, et c’est précisément le problème. Tous les magiciens savent que le monde résiste activement aux tentatives de le transformer ; c’est pour ça que les prestidigitateurs ont recours à des tours de passe-passe pour faire passer la pilule. Les seules personnes sur lesquelles le sort est susceptible de fonctionner, ce sont celles qui sont déjà convaincues. Pour les autres, ça sera la politesse ou le mépris, c’est-à-dire le gros de ce qu’on retrouve dans une salle de classe.
Une tradition mystique moderne et concurrente part d’un postulat inverse et très à la mode. Si le consensus produit le monde, le monde produit aussi le consensus. La stratégie est de pirater les outils et les machines, les moyens qui permettent au consensus de produire le monde, en usant de la force. Ces mages aiment se réclamer de la matière. Appelons-les les matérialistes. Si les éveillistes ont la réputation d’être agaçants, ceux-là sont plutôt vus comme de rustres. Si leurs manières diffèrent, ils partagent un défaut : ce sont des magiciens du fait accompli. Leurs arcanes sont contradictoires et échouent généralement à expliquer les révolutions dont ils se revendiquent, si bien qu’on pourrait se demander s’ils y sont vraiment pour quelque chose. Toutes les victoires sont de leurs faits, et toutes leurs défaites sont de la faute des autres.
Les échecs répétés et spectaculaires de leurs tentatives ont inspiré la crainte à travers le consensus. Si bien que beaucoup d’entre eux ont été amenés à remettre en question leurs méthodes ou à devoir actualiser leurs théories. Une tendance intéressante à a émergé, au moment où nos ennemis étaient en train de terminer de perfectionner leur projet pour le monde. Cette tendance, à l’intérieur du matérialisme, postule que les consciences s’adaptent à leurs environnements immédiats et qu’en créant des situations où les besoins des dormeurs sont immédiatement alignés avec leurs intérêts objectifs, cela serait susceptible de briser suffisamment longtemps leur envoûtement pour amener à un changement structurel capable d’altérer le consensus. Cette méthode a donné rdes résultats prometteurs. Sur certains aspects, ils ont réussi à altérer le consensus de manière visible, mais les résultats n’étaient pas exactement ceux espérés. En effet, comme ils l’ont particulièrement bien observé, les forces maléfiques contre lesquelles nous luttons ont manifestés une remarquable aptitude à la contre-magie, et toute faiblesse dans notre méthode sera exploitée contre nous.
J’émets l’hypothèse que la faiblesse dans la méthode de mes confrères matérialistes des situations se trouve dans le culte du moment, de l’éphémère. Ces magiciens espiègles avaient un goût pour la spontanéité et aimaient se considérer comme des incontrôlables. sous risque de passer pour un rabat-joie, cela m’apparaît comme un angle mort de leur pratique, fruit de leur époque, bien plus strict que la nôtre. Aujourd’hui, les choses ont changé, et cultiver l’irrévérence et l’impermanence n’a plus rien de subversif. Voyons ça comme une opportunité de corriger le tir.
On peut décrire la vie sous l’emprise du mal comme une suite de moments éphémères déconnectés, décousus les uns des autres. Nous adoptons tous au quotidien une grande variété d’identités et de rôles différents. C’est quelque chose que, d’une certaine manière, nous apprécions, voire même que nos prédécesseurs ont pu réclamer et encourager. Pourtant, dans cette réalité, même l’émeute ou la révolte constitue un moment duquel on revient, comme un père de famille reprend le travail après un weekend de vacances. On peut s’émerveiller de l’efficacité avec laquelle nous sommes ramenés dans les clous une fois la récréation terminée. Le problème de cette existence chaotique et désorganisée, c’est qu’elle entretient la confusion, affaiblit nos liens sociaux et jette le trouble sur notre identité.
La confusion, ce brouillard, un des effets si caractéristiques du sort qui a été jeté sur notre époque, a pour effet de stimuler notre énergie d’habitude. Chacun a pu constater que, quand on est stressé ou paniqué, on a tendance à s’en remettre à nos automatismes et aux quelques constantes de notre existence. Aujourd’hui, la plupart du temps, cette constante prend la forme du travail, qui est particulièrement régulier et organisé. Les automatismes, ce sont les divers moyens de distraction facile mis à disposition par les mystificateurs de notre existence pour évacuer l’anxiété créée par la stupéfaction permanente. Nous nous jetons si facilement dans l’habitude car cela constitue notre seul repère. L’angoisse d’être perdu supplante le dégoût qu’on entretient pour notre routine.
La solitude est une conséquence directe de la multiplication des expériences. Pour qu’une amitié se développe entre deux personnes, il faut satisfaire deux conditions. D’une part, les deux personnes doivent avoir un degré suffisant de compatibilité dans les caractères et la culture ; d’autre part, un contact répété est nécessaire. Ces deux conditions sont compromises dans le quotidien de notre époque. D’une part, parce que deux personnes sont de moins en moins susceptibles de partager la même culture, puisqu’ils vivent des expériences très variées, et d’une autre part parce que les chances que deux personnes se croisent par hasard et de façon répétée sont très faibles dans ces conditions.
L’anonymat permis par les contextes qui changent en permanence, les rôles de chacun étant très fluides et très rarement clarifiés, amènent l’identité à se multiplier. Certaines personnes endossent des personnalités vastement différentes selon qu’elles occupent l’espace virtuel ou l’espace physique ; d’autres changent du tout au tout entre la maison et le travail. Cela participe à un sentiment constant d’être en décalage avec soi-même, voire même à l’affaiblissement d’un soi.
L’essence de l’envoûtement qui pèse sur nos esprits et qui nous maintient dans la conformité avec une force qui paraît indépassable réside dans la confusion, et exploite les mécanismes d’adaptation de l’être humain tout en affaiblissant toutes ses défenses. Comme cela a été correctement diagnostiqué, le champ de bataille se situe au niveau du quotidien. L’erreur, cependant, a été de considérer que le problème venait d’un manque de liberté, d’un manque de qualité, de quantité et de variété dans les expériences vécues. C’était une faiblesse facilement exploitable pour nos ennemis, qui sont devenus des experts de ce langage.
Je suis resté délibérément vague sur la description de l’envoûtement, de ses moyens, de sa forme, de ses auteurs. J’ai parlé du mal, de puissances sombres et d’ennemis. J’ai gardé cela pour plus tard parce que cette caractérisation est difficile et sujette à controverse, mais je vais être obligé d’y passer, quitte à participer au problème.
Il existe une catégorie de magiciens dont nous n’aimons pas reconnaître l’existence. Ils n’appellent pas ce qu’ils font de la magie, mais de la science. Ils préfèrent parler de conventions plutôt que de traditions. Leur vision du monde est devenue hégémonique, si bien qu’elle est devenue réalité dans une bonne partie de l’occident. On les appelle les cybernéticiens. Les cybernéticiens sont des magiciens de l’information. Ils considèrent que le monde s’explique par les nombres, que quelque part, dans des modèles mathématiques, on trouve un optimum qui garantit la prospérité de l’humanité. Leurs idées et pratiques sont entrées en résonance avec l’élite de leur époque, qui en a tiré beaucoup de bénéfices. En quelques siècles, ils ont transformé le monde à leur image, avec l’aide ou au service des puissances qui règnent. Bien sûr, il serait trop facile de jeter sur eux toute la responsabilité du chaos du monde et du mal qui pèse sur nos esprits : l’histoire est toujours plus complexe. Il y a de nombreux courants au sein de la cybernétique. Certains même prétendent être de notre côté. Ils essaient de créer des outils pour soigner les maladies qu’ils ont diffusées dans le monde. Bien entendu, à terme, tout cela leur bénéficie, à eux et à leurs sponsors.
Un traité cybernéticien, de la sorte qu’ils appellent développement personnel, a fait beaucoup parler de lui dans les cercles de leurs adeptes. Il y est question de la force d’habitude. L’auteur fait de la routine et de l’habitude la meilleure manière de déjouer les effets les plus néfastes de la vie dans le monde cybernéticien afin de gagner en capacité productive.
Ce que le cybernéticien nomme habitude ou routine, des vénérables mages de la tradition l’appelleraient rituel. Le rituel est une pratique tombée en désuétude dans les traditions mystiques modernes en raison de sa connotation religieuse. Pourtant, c’est une pratique qui a structuré et organisé la vie traditionnelle. Le but de ces cérémonies était de ponctuer l’existence à une époque où les calendriers étaient une suggestion, et de donner un sens à une existence de servitude injustifiable. Si l’on peut déplorer les fins, il est clair que les rituels traditionnels étaient de formidables machines à unir les moments en une expérience unifiée, à favoriser la socialisation et à attribuer des identités et des rôles clairs. Nombreuses sont les institutions qui ont compris la valeur du rituel pour servir de mauvaises fins.
Ce serait réactionnaire — et une erreur malheureuse — de simplement regretter les rituels de l’ancien temps et de chercher à les réinstituer. Les cybernéticiens n’avaient pas que de mauvais arguments pour justifier leur démantèlement. Les gens ont réellement souffert de la rigidité imposée par ces structures. Mais, de la même manière que les matérialistes croyaient en la réappropriation des moyens de produire la matière du monde, je crois en la réappropriation des moyens de produire la réalité vécue, récupérés de tous les clergés, nouveaux comme anciens. Le rituel est un outil qui fabrique du sens et de l’ordre dans nos vies décousues, qui transforme une somme de moments en conscience, qui produit de l’histoire. Je crois au rituel émancipateur comme à un moyen de désenvoûtement. Je pense qu’il peut réenchanter la vie de tous et transformer le monde.
Pour penser le rituel qui libère, il faut identifier les rituels qui enferment. On ne veut pas du rituel cybernéticien, individualiste, algorithmique, automatique, numérique. On ne veut pas du rituel religieux et de son clergé, qui confère à une classe de professionnels la capacité d’organiser la vie des autres. On ne veut pas des rituels aliénants, du travail comme des jeux, qui exploitent notre force de travail et notre désir d’accomplissement. Le rituel émancipateur est à la portée de tout le monde, collectif, organisé par tous, et ne sert à rien d’autre qu’à produire du temps, du sens et de la culture.
Si la majorité de notre quotidien est organisée selon ces termes, le poids qui pèse sur notre esprit ne nous paraîtra plus si inéluctable. La force d’habitude qui nous ramène si efficacement vers le travail éloignera à tout jamais le brouillard de la confusion. Et si suffisamment de monde participe à la cérémonie, peut-être peut-on espérer fabriquer ensemble une réalité qui nous ressemble.
Ce puissant sortilège ne requiert que la complicité de quelques autres participants motivés. Voici comment on le tisse.
Fondez le temps avant de fonder le geste. Mettez-vous d’accord sur une heure, un jour de la semaine, un jour du mois. Ne laissez pas cette décision au hasard, car c’est précisément le hasard que le monde vous impose. La régularité est le nerf de la guerre. Le calendrier cybernéticien déborde de rendez-vous et de rappels. Le vôtre ne comptera que quelques marques que rien ne déplace. Si vous cédez même une seule fois, le sort se défait. C’est le seul sacrifice qui tiens tous le reste.
Attribuez des rôles et faites les circuler. Distribuez-vous les fonctions. Celui qui accueille, celui qui organise, celui qui mène, celui qui mémorise. On cherche à éviter la messe et la pièce de théâtre. Tous le monde doit participer à la réflexion et occuper les différentes fonctions à un moment donné. Personne ne doit être indispensable, pour que personne n’y soit asservi.
Faites qu’il serve à quelque chose qui ne serve à rien. Le rite peut avoir un objet : le jeu, la cuisine, la marche, la musique, le bricolage, la lecture, l’aventure. Mais que cet objet ne soit ni vendu, ni évalué, ni marchandisé. Le travail exploite notre force de travail, le rituel doit nous la rendre.
Entretenez la mémoire. L’oubli est la marque des moments éphémères. Le quotidien aliéné nous condamne aux moments qui s’évaporent. Faites des choses mémorables. Des phrases, des objets, des gestes, des graffitis. Le rituel tisse l’étoffe de l’histoire, de celle qui se raconte les yeux brillants des années après.
Soyez accueillant mais discrets. N’en parlez pas trop. L’annonce, la promotion et l’orgueil est récupérable, c’est la langue de l’ennemi. Mais ne soyez pas trop dans le secret, parce que le secret exclut et il y a un danger dans le fait d’être replié sur soi. La porte doit être entrouverte. Celui qui a envie de l’ouvrir doit pouvoir le faire.
Ne pas confondre discipline et résignation. On ne peut pas faire confiance à nos envies : elles sont faibles, intermittentes, faciles à brouiller. C’est précisément sur la tentation et la possibilité de ne pas être présent que la misère se construit. Ce qui distingue le rituel du travail, c’est que vous avez choisi de vous l’imposer. C’est une éthique de vie.
Vous êtes l’auteur de votre propre histoire. L’émancipation ne sera pas amenée par un meneur charismatique ou un influenceur. Elle ne se télécharge pas sur une plateforme. Elle se partage et se transmet. Vous avez l’opportunité de créer des moments qui ne ressemblent à rien d’autre. Vous avez les moyens de rendre votre vie passionnante.